29 mai 2008
@690
J’étais crevée. La journée avait été rude, j’étais restée beaucoup trop tard. De multiples incidents à régler. Des personnes fâchées à réconcilier. Arrivée en bas de mon immeuble, j’ai ouvert mécaniquement ma boite à lettres. J’étais surprise, elle abritait une lettre, enfin plutôt un rouleau couleur parchemin. Du papier, cela devenait rare ; même les prospectus publicitaires avaient changé de forme. Tout ou presque désormais arrivait par l’Internet ou sous forme de mini message sur téléphone portable. Dans les nouveaux immeubles, les boites à lettres tenaient plus du tiroir à crayons que des vieilles boites dodues d’antan. Pour le plus grand bonheur des décorateurs intérieurs qui rivalisent de fantaisie pour dessiner ces blocs de tiroirs urbains. Nous avons libéré les arbres de leur servitude publicitaire mais pas les nouvelles technologies... La fracture numérique croit tranquillement. Cela m’énervait tellement de défiler 10 mini messages inutiles pour un utile que j’avais fini par souscrire un abonnement « orange » sans pub. La différence était appréciable. J’ai pris le rouleau précautionneusement, il était assez léger. Cela ressemblait à des feuilles de papier roulées ensemble. Un inconditionnel de l’écrit, du tangible et du beau. L’écriture ne me disait rien, la lettre provenait du Costa Rica. Je ne connaissais personne là-bas et personne qui soit un inconditionnel de l’écrit et du beau. J’ai glissé le rouleau dans mon sac et je suis rentrée chez moi.
J’avais déménagé depuis quelques mois pour cet appartement très lumineux avec un bout de terrasse qui donnait sur le parc de Pali Kao. Les soirs de temps doux, fenêtres ouvertes, une savoureuse odeur de shit s’élevait de la rue. La porte d’entrée ouvrait directement sur la pièce principale peinte en sorbet noix de coco ; le sol en bois était peint en vert amande très, très doux. Face à la porte, ma fille et moi avions bricolé un paravent pour couper le flux d’énergie. Vert et rose, avec un perroquet multicolore peint au pochoir. Il apportait une note colorée et résolument jardinière, rappel des plantes qui savouraient la pollution parisienne sur la terrasse. J’ai accroché ma veste en simili cuir à l’autre perroquet et j’ai ouvert grand la porte-fenêtre pour humer les effluves de géranium qui montaient dès que le soleil tapait un peu. J’avais lu quelque part que le géranium était un antidépresseur alors j’avais installé illico toute une petite famille dans les dégradés de rose.
La lumière de mon répondeur clignotait comme des feux de détresse, celle de ma boite électronique était plus sage. Je n’avais qu’un message. Il attendrait cette nuit. J’ai sorti la lettre de mon sac, je l’ai posée sur le répondeur et je suis partie dans la salle de bains. J’avais envie d’une douche bouillante pour finir de me débrancher la tête. L’ancien propriétaire m’avait fait cadeau d’une douche originale multi-jets. Avant de l’essayer, je trouvais que c’était un gadget coûteux et inutile. J’ai vite changé d’avis sous les bienfaits de ce massage aqueux « piquant ». Une vraie bénédiction pour chasser la grisaille.
J’ai enfilé une jupe kaki et un T-shirt parme. Je me sentais toute neuve, prête à un paisible tête-à-tête avec moi-même. Je me suis servie un grand verre de jus d’oranges sanguines avec un trait de rhum, une rondelle de citron vert, une guirlande de glaçons et je me suis installée sur mon canapé au ton framboise, la lettre à la main.
J’avais raison, c’étaient bien des feuilles roulées. De la pub pour un hôtel de luxe à l’autre bout du monde. J’étais bien étonnée. Pas un mot manuscrit, pas un mot d’explication. Rien, seulement deux pages de pub et une carte de visite générique d’hôtel avec téléphone, fax et adresse Internet. L’endroit était tout à fait magnifique et sans doute tout à fait hors de prix. Je regrettais de ne pas avoir de riche tonton abolitionniste d’Amérique. Les gîtes ruraux que je fréquentais étaient certes splendides mais ne rivalisaient en rien avec l’hôtel Anaconda. Ils avaient en commun d’être au bout du monde c’est tout. J’ai posé le rouleau, bu une gorgée et j’ai appuyé sur le témoin du répondeur. Les surprises allaient-elles continuer ? Cela commençait par dix messages muets. Pourquoi diable ces gens ne raccrochaient-ils pas avant le bip ? Suivait Maria qui me proposait d’aller voir une rediffusion de Seven au ciné. Très peu pour moi. Ou de se retrouver à la rhumerie. Cela me convenait déjà beaucoup mieux. Puis Albert qui me demandait avec son accent canadien inimitable de le rappeler à propos de l’exposition. Cela ne pressait vraiment pas, elle devait se dérouler dans trois mois. Puis une nouvelle série d’appels muets. Cela ne me plaisait pas beaucoup. Puis un appel au secours d’un ami dépressif, que je rappelais aussitôt, dont la ligne était occupée, qui donc avait trouvé un autre soutien que moi. Je me dis quand même que je le rappellerai plus tard dans la soirée. Je repris ma consultation. J’adorais tomber sur des « salut, c’est moi, rappelle-moi » qui étaient tellement peu intelligibles et tellement rapides que j’échouais souvent à en trouver l’auteur. C’était chaque fois un nouveau défi. Le dernier message était en anglais, son contenu étonnant :
— bonjour Mademoiselle Rakwet, je m’appelle Prajadâ. Je viens de Jodhpur en Inde. J’étudie les singes sacrés et je voudrais vous rencontrer. Rappelez-moi au 06 05 04 03. Merci.
Il avait un numéro simplissime à retenir mais je ne voyais pas du tout le lien entre les singes sacrés et moi en particulier. Je me souvenais avoir vu un reportage en juillet sur Planète qui m’avait beaucoup impressionné, mais que je sache quand je regarde une émission sur le câble, je ne laisse pas encore de coockie ! Comment avait-il eu mes coordonnées ? Cela m’intriguait. Il avait beau être neuf heures du soir, je rappelais le ouistiti oriental et tombais sur sa boite vocale en anglais. Je raccrochais sans laisser de message. J’appelais Maria sur son portable. Elle devait déjà être devant Seven à jouer à se faire terriblement peur. Je lui ai laissé un message pour la prévenir que j’allais au café L’Escaut. J’avais rangé mentalement le parchemin, les messages muets et le charmeur de singe/serpent dans le même panier de crabes. Je ne comprenais pas et cela ne me plaisait guère. J’ai fini mon verre d’un trait, j’ai ouvert mon réfrigérateur pour constater sa totale vacuité, j’ai attrapé ma veste et je suis redescendu prendre le métro. Rue Piat, les dealers dealaient, les SDF picolaient bruyamment, le métro sentait le placard ultra renfermé ; finalement le monde tournait encore rond.
Le café L’Escaut était déjà pas mal rempli. Je suis montée d’une traite au 1er étage retrouver les joueurs de Go. Au milieu des nouvelles têtes je reconnus Jean-Louis. C’était la crème des hommes. C’est lui qui m’avait patiemment appris à jouer. Tous les lundis soirs il continuait à enseigner à qui voulait les bases de ce jeu puissant. Je ne l’avais jamais vu s’énerver ou avoir un mot plus haut que l’autre ou porter une évaluation négative sur qui que ce soit. Il m’adressa un sourire chaleureux qui contrastait avec la surprise de ses yeux. Je n’étais pas venue depuis plusieurs mois. L’ambiance feutrée et concentrée - souvent enfumée - qui régnait dans cet étage avait fini par me peser, mais ce soir, c’est bien elle que je venais cherchais. J’avais besoin de la concentration de mes semblables pour dissoudre mon trouble naissant, sans compter que j’avais envie de faire une partie. Jean-Louis m’indiqua de l’index la grande table libre sous la lampe de billard, avant poste de la salle de billard proprement dite.
— Installe-toi, j’arrive. Tu prends une mousse comme d’habitude ?
— Oui, une murphy et une assiette de rosette s’il te plaît.
Avant d’aller m’asseoir, j’attrapais un go-bahn d’entraînement à 9 lignes et deux bols de pierre. J’adorais le toucher des pierres lisses et leur crissement, comme un écho au crissement du sable dans le désert. C’était sensuel, c’était simple, c’était bon. Jean-Louis navigua entre les tables et vint s’asseoir près de moi. Son sourire s’agrandit quand il vit le go-bahn.
— Tu veux reprendre les bases, tu as tout oublié ?
— Oui, j’ai envie de faire des gammes mais je n’ai pas tout oublié. Quand même pas avec un si bon prof ! Je serai une élève indigne sinon.
— Faisons plutôt une partie, cela permet de revoir plus de sujets.
Aussitôt dit, aussitôt fait. Pas d’autres questions, c’était l’avantage de Jean-Louis. Je savais intuitivement qu’il me prenait pour qui j’étais, sans illusion mais sans aucune indiscrétion, jamais. Il ne m’avait concédé que 4 pierres d’avance. La mise en garde suffisante. Je savais qu’il ne chercherait pas à me piéger mais qu’il ne me ferait pas de cadeau non plus. Nous avons joué paisiblement une heure, il a gagné, ce qui était prévisible. Pendant qu’il défaisait les pierres avant de reprendre la partie pierre après pierre pour commenter chaque coup, il me dit qu’il trouvait ma manière de jouer particulièrement violente ce soir, comme à mes débuts. Il me demanda si j’avais de gros soucis. A croire que mon pressentiment était devenu trouble. Ses commentaires prirent encore une petite heure, la mémoire me revenait. Nous nous sommes arrêtés pour parler un peu, nous raconter nos tranches de vie. Un joueur perplexe vint nous interrompre, il voulait des éclaircissements sur un coup qu’il avait envie de jouer et que son partenaire contestait. Jean-Louis se leva pour le suivre. J’en profitais pour glisser mon regard dans la pièce d’à-côté. Le billard était résolument un sport d’homme, du moins ce jour-là. D’hommes et de fumeurs, un peu comme le Go.
Près de moi une partie se terminait. Les deux joueurs arboraient un visage complètement impassible. J’aurais été complètement incapable de dire à leurs traits qui gagnait, qui perdait. Ils composaient au ralenti un ballet autour de la table acajou. Tout d’un coup ils s’arrêtèrent, se saluèrent, s’envoyèrent une tape sur l’épaule et se séparèrent selon un rituel qui me sembla complètement abscons. L’un des joueurs retourna s’asseoir à une table avec d’autres de ses congénères tandis que le second piqua droit sur moi.
— Puis-je vous offrir une nouvelle boisson mademoiselle et vous tenir compagnie ?
— Nous nous connaissons ?
— Non, pas encore mais cela ne tient qu’à vous Mademoiselle Rakwet !
— Vous êtes Prajadâ ?
— Oui, pour vous servir…
Il éclata de rire, s’inclina profondément devant moi et ajouta malicieusement :
— dans mon pays nous avons un proverbe qui dit que sur le chemin vers l’inconnu autant se laisser aller sans pour autant tout laisser faire. Cela vous inspire quoi ?
— Que vous êtes un joueur de billard chevronné, un supposé étiologue spécialisé es singes, un sacré insolent quoique poli et je ne serais pas étonnée si vous me disiez que vous êtes également charmeur de serpent !
24 mai 2008
Marcher
La tête au vent, je fais face à l'horizon. Il se tient près de moi, tout près de moi. Je sens son énergie sur mon flanc droit, pas besoin de mots, je suis dans son souffle, il est dans le mien. Je crois que l'endroit est important pour lui, il me semble que c'est la terre, le ciel et l'eau dont il vient. Je suis très heureuse de partager par le regard cet endroit, son territoire. Et je sais que si je posais mes mains sur les arbres, ils me parleraient de lui, de son enfance, de ses errances, de ses joies, de ses douleurs, et de la beauté du Monde. En venant le rencontrer là, je me rapproche plus près de lui plus que ce que les mots auraient permis. Je plonge mon corps dans son monde, un monde de sensations, avec le chant des feuilles, des oiseaux, le vrombissement des abeilles, le craquement des arbres, le mugissement léger de l'eau, les parfums de terre et d'eau, le miel des tilleuls, et parfois des effluves de bêtes. La caresse du vent sur notre peau. Le goût des fruits cueillis en forêt partagés avec les animaux qui vivent là, eux aussi. Nous regardons tous les deux la forêt qui descend dans l'eau, la terre rencontre l'eau et enfante des arbres. C'est le cycle de vie, sans commencement ni fin qui nous est donné à contempler. Pourtant la lumière reste légèrement blanche, pas aveuglante, non, juste un peu voilée comme si tout ne pouvait pas encore être révélé. Le vent léger qui nous enveloppe à la fois nous unit et nous distingue. Les pieds fichés en terre, les contours du corps redessinés par le vent, je me sens amoureuse et sereine. La vie palpite, et mon coeur à l'unisson.
"On fait d'abord l'amour avec les yeux."
Boris Cyrulnik, De chair et d'âme, 2006
15 juillet 2007
Loin du monde
Des fleurs partout, des odeurs et des parfums enivrants. Je suis partie au bout du monde, exil volontaire gagné à coup d'avion, de bateau et de moto. Quarante huit heures de voyage pour me déprendre de Paris. Me déprendre d'un temps devenu fou, d'un horizon étréci à l'extrême, d'un air saturé de carbone où ne filtrent plus que l'odeur des pétards du quatorze juillet. Je suis où nul ne saura me trouver, plongée au coeur des origines. Au creux de mon bras un tatouage discret témoigne de ma filiation. Je suis fille d'homme oiseau, pêcheur d'oeuf lointain. Objet rond de toutes mes sollicitudes, concentration, quintessence de terre. Je tiens au creux de mon bras, comme un enfant sauvage, mon tatouage polynésien.
Ancre jetée à travers le temps et l'espace qui me rappelle qui je suis, d'où je viens. Ancre tatouée à mon premier retour d'exil. C'est un ami qui me l'a dessiné, des heures durant avec ses doigts, avec ses cheveux, sa langue, ses outils d'homme. Et quand il a été certain que le dessin ne faisait plus qu'un avec ma peau, plus qu'un avec moi, il lui a donné ses couleurs d'encre de Chine. Lui portait un magnifique collier tatoué qui resplendissait sur sa peau cuivré à la lumière tombante. Il m'a enseigné le chemin des sens. Il m'a appris à regarder avec mes yeux, à gouter avec ma peau et ma bouche, à sentir avec mon nez, écouter avec mes oreilles. Lapalissade ? Non ! Essayez d'écouter les oiseaux sans les chercher des yeux, de humer un fruit sans imaginer son odeur en le voyant, de regarder la mer sans écouter le mugissement des vagues. Apprendre chaque instrument patiemment, des heures durant, avec l'esprit du débutant. Et c'est seulement quand j'ai commence à être à l'aise avec chacun, alors seulement il m'a autorisé à les mélanger. Non pas pour les mélanger comme dans un ragout, non, les mélanger comme en cuisine japonaise, pour que chaque ingrédient apporte sa saveur.
Ici mes sens retrouvent peu à peu leurs finesse. Ma tête s'éteint doucement pour laisser monter le chant des fleurs, le chant des couleurs, le chant des parfums, le chant de la mer, douce mélopée hypnotique qui dispense un peu d'humidité au creux de la peau. Le chant des saveurs qui explosent en bouche, morceaux de fruits mordus, tranches de poisson crus déchiquetés, gorgées de bière fraiche - toujours fraiche - qui répandent un peu de frais au dedans de moi. Le chant de la peau quand le soleil la chauffe, quand le vent se glisse sous mon paréo et fait fi de toute intimité. Les pieds nus, je m'imprègne de l'énergie de mes ancêtres. Je me sens liée, liée et partie prenante de cette terre desséchée, de cette ile perdue à des milliers de kilomètres d'un continent.
Ici je dors peu, je retisse ma trame, je répare mes accrocs. Je m'allège des scories dont bêtement je me suis alourdie. Je redonne à mon tissu de vie souplesse et solidité. Je l'imprègne des fragrances de fleurs qui ne poussent qu'ici et qui font palpiter mon nez. Ici je reconnais les gens à leur démarche, à l'odeur qu'ils portent. Mes yeux ne servent qu'à guider mes pas et saisir les mouvements. Ici les gens ont une peau gouteuse, subtilement salée par les corps à corps, par les baisers profonds.
Quand esprit et intention chevauchent le coeur, les gestes redeviennent simples - apanage d'une vie fruste - beaux parce qu'ils allient intention et attention. Beaux parce qu'ils n'ont rien à cacher, rien à maquiller. J'aime le dépouillement de cette île incroyable, il m'apaise, me dépouille, me dénude. Je me sens profondément vivante dans cet exil, dans ce retrait du monde urbain. Et quand mon portable vibre, porteur d'un message civilisé, je ne peux m'empêcher de sourire et de saluer les liens qui se tissent de par le monde, qui vivent et qui s'expriment. Ils me tiennent chaud au coeur.
24 juin 2007
@690
J'étais crevée. La journée avait été rude, j'étais restée beaucoup trop tard. Des personnes fâchées à réconcilier, de multiples incidents à régler. J'avais ouvert ma bal mécaniquement en rentrant, par habitude. Surprise ! Elle abritait une lettre, enfin plutôt un rouleau, couleur parchemin défraichi. Un produit qui devenait rare. Même les publicitaires avaient changé de diffusion. Tout ou presque arrivait désormais par Internet, ou, pire encore, sous forme de SMS. Alors dans les nouveaux immeubles qui sortaient de terre, les boites à lettres tenaient plus du tiroir à crayon que de la boite ventrue de mon enfance. Et ce, pour le plus grand malheur des enfants qui ne pouvaient plus se tortiller les doigts par la fente pour chiper les prospectus des voisins, pour le plus grand bonheur aussi des décorateurs intérieurs qui rivalisaient de créativité pour dessiner les plus beaux blocs de tiroirs urbains. Nous avions réussi à libérer les arbres de leur servitude publicitaire mais pas les nouvelles technologies... La fracture numérique chère à Chirac croissait tranquillement à l'abri de tout danger. Les consuméristes veillaient au grain.
Cela m'énervait de défiler les sms, 99% d'inutiles en général. Mon portable bon prince avait parfois parfois fait le tri et censuré plusieurs jours durant toute réception ! J'avais quand même fini par souscrire un abonnement anti bombardement intempestif. La différence était appréciable. Je pouvais lécher les vitrines sans sursauter à chaque vibration de portable pour message publicitaire. J'avoue que mes contemporains qui vivaient heureux avec cette servitude volontaire me laissaient baba. Pour moi c'était du flicage, pas de la pub ; Big brother veillait et tout le monde ou presque s'en réjouissait. Vive la main mise sur les médias...
Là, dans la boite se tenait une incarnation du mystère. J'ai attrapé précautionneusement le rouleau, tout léger et je l'ai contemplé. Il était composé de feuilles de papier soigneusement roulées ensemble. L'adresse avait été rédigée délicatement à la main. L'expéditeur devait être un inconditionnel de l'écrit, du tangible et du beau. Rien que cela. L'écriture ne m'était pas familière, les timbres très colorés non plus. Le paquet venait directement du Costa Rica. Je ne connaissais personne là-bas. Bizarre. J'ai glissé le rouleau dans mon sac et je suis rentrée chez moi.
J'avais déménagé depuis peu. Mon nouvel antre lumineux se prolongeait par une terrasse qui donnait sur le parc de Pali Kao. Les soirs très doux, quand je laissais les fenêtres ouvertes, montait de la rue Piat une suave odeur de shit. Déconcertant la première fois, effet de surprise garanti pour mes invités ! La porte d'entrée ouvrait directement sur la pièce principale peinte en sorbet noix de coco, et j'avais recouvert le parquet d'un vert amande très tendre. Face à la porte, un paravent bricolé coupait le flux d'énergie entrante - vert et rose avec un perroquet étincelant au pochoir. Une secrète prémonition costaricaine avait dû m'envahir quand je peignais. L'oiseau apportait une note colorée et résolument jardinesque, douce évocation des plantes vertes qui nous gavions de pollution pour qu'elles nous servent un air très pur et très oxygéné.
J'ai accroché ma veste en simili cuir à l'autre perroquet, plus sobre et j'ai ouvert en grand la porte fenêtre pour respirer à plein nez l'odeur des géraniums avant la tombée de la nuit. J'avais lu quelque part que cette charmante végétation éloignait les moustiques et atténuaient les humeurs dépressives. Bonheur et double jack pot. J'avais installé illico une collection de balconnières dans les camaieux de rose pour satisfaire mon goût de la collection, dont un merveilleux apple blossom.
Les lumières de mon répondeur clignotaient comme des feux de détresse, celles de ma bal électronique non. J'avais un seul message, il attendrait la profondeur de la nuit pour délivrer ses signes noirs. J'ai déballé mon sac et posé le rouleau sur le répondeur, et je suis partie dans la salle de bains. J'avais envie d'une douche tonique pour me vider la tête. Et le précédent occupant avait eu la lumineuse idée d'installer une douche multi jets dont j'abusais volontiers. Ce massage aqueux et piquant était une vraie bénédiction pour chasser la grisaille.
Sitôt pensé, sitôt fait. J'ai enfile une jupe kaki et un T shirt parme. La tête enveloppée dans une serviette soleil, je me sentais toute neuve, prête à un paisible tête à tête avec moi même. Je me suis servi un grand verre de jus d'orange avec un trait de rhum agricole, une rondelle de citron vert, une guirlande de glaçons et je me suis installée dans mon fauteuil framboise, le mystère à la main.
C'étaient bien des feuilles de pub enroulées autour d'une surprise. Une barre de shit vu la couleur et l'odeur. Je trouvais l'expéditeur inconnu audacieux : drôle de publicité pour un hôtel à l'autre bout du monde. Audacieux, explicite, mais pourquoi moi ? J'étais bien étonnée ; le Costa Rica est réputé pour son café, son quetzal et son doctorat de la paix, mais pas pour sa drogue ! Pas un mot d'explication, juste de la pub et une carte générique de l'hôtel Anaconda. L'endroit était aussi magnifique qu'hors de prix. Les lieux que je fréquentais ne rivalisaient ne rien avec cet hôtel, leur seul point commun : être perdus au bout du monde. Un serpent shooté ? cela pouvait être cocasse ! J'ai retourné la carte de l'hôtel. En haut à gauche figurait cette étrange inscription au crayon : @690.
24 avril 2007
A fleur de peau
Je ne reste jamais dormir chez les autres. Je n’aime pas leurs bruits. Sauf ceux de l’homme qui est tellement entré dans ma vie que même si j’essayais, je ne pourrais pas le mettre dehors. Il s’est infiltré dans mon corps, il coule dans mes veines, il m’apaise - sauf une fois par mois quand mon sang coule et que je me demande de quoi il a si peur pour ne pas me faire un loupiot. Cet homme-là, je me réveille tous les matins avec son odeur au bout de mon nez, son grain de peau sur mes lèvres et la chaleur de ses reins au creux de mon ventre. Il n’est jamais là, ou si peu, sa présence me manque. Forcément, cela ne laisse guère de place aux autres, cela ronge. Alors quand enfin il est là, je n’ai pas du tout envie de me lever, mais alors pas du tout. Et la perspective de monter dans la bétaillère du RER n’arrange rien…
Tous les matins, je me lève tôt pour aller travailler. Tous les matins, je vois l’inconnu de la passerelle, à croire qu’on a rendez-vous. Le catogan impeccable, il se tient invariablement au même endroit. Il a dû user le sol à force de jouer les statues. Sa seule fantaisie, c’est un bandana qui perd ses couleurs, c’est dire… Selon l’humeur, il tend sa main de marbre - pour obtenir un don bien improbable - ou la cache au fond d’une poche crevée. Parfois, il me semble complètement sourd, enfoui en lui-même, le visage lisse, le regard vide. C’est un homme du soleil levant, de la lumière du matin. Je ne le revois jamais le soir en partant.
Depuis le début, il m’exaspère. Cela m’énerve de le voir là tous les jours. Personne ne s’arrête jamais et pourtant il continue à se poster au même endroit, imperturbable - à croire qu’il aime la provocation ! Je me demande bien pourquoi il persiste. Je le trouve complètement idiot de se confronter tous les matins à des gens qui vont et viennent travailler. Il pousse même le vice à rendre service à ceux qui cherchent leur chemin. Depuis quelques semaines, j’ai arrêté de m’interroger sur ce qu’il faisait là et je lui dis bonjour quand je croise son regard. Je ne vois pas quoi lui dire d’autre ! Un matin, je me suis lâchée, je lui ai demandé s’il voulait des vêtements, il a répliqué que oui, c’était toujours utile. Alors, je lui ai demandé sa taille. Il m’a regardée, il avait l’air franchement surpris, et m’a répondu en éclatant de rire qu’il n’en savait rien. Je me suis sentie très bête mais j’ai fini par rire aussi. Maintenant, je m’arrête parfois. Il s’appelle Antonin. Nous parlons de tout, de rien et surtout de rien… Matin après matin, il essaie de m’apprivoiser, il me fait le coup de l’habitude. Parfois, je l’oublie quand même et je passe sans un regard. A croire que nous sommes tous de passage, sauf lui, capitaine de passerelle…
Ce matin, c’est pas un jour ordinaire, les gens sont joyeux. Antonin, je ne sais pas, c’est pas le genre. En sortant du métro, j’ai le cœur qui se met à cogner. Je monte les escaliers à toute allure. En haut des marches, personne ! Je secoue la tête, étonnée, mais non, il n’est pas là. Je scrute le sol à la recherche d’une trace. Je ne trouve rien, rien d'autre que les silex prisonniers du béton, comme si lui n’avait jamais existé. Les gens passent et personne n’a l’air de remarquer son absence. Cela ne me surprend qu’à moitié. J’ai brutalement envie de les interpeler, de leur dire « vous avez vu ? il n’est pas là ! il est où ? ». Oh ! Et puis de quoi je me mêle ? Il peut bien aller où il veut ce type ! Qu’est ce que cela peut me faire ! Pourtant, je n’arrive pas à quitter la passerelle. A tout hasard, je vais voir à l’autre sortie du métro - il a peut-être eu envie de changer d’endroit - mais je ne le trouve pas. Je marche à contre-courant de la foule qui se déverse par vagues dans les allées. Troublée, je rejoins mon travail et je ne peux pas m’empêcher de questionner mes collègues pour savoir si plus tôt il était là. Personne ne sait, personne n’a remarqué ni son absence, ni son existence. Le travail ne chasse pas mon inquiétude. L’absent me hante, l’absent me manque. Je dois avoir un aimant spécial pour les absents…
Depuis le début du mois, le soleil joue à « jamais sans toi, jamais avec toi », c’est un peu agaçant, surtout aujourd’hui avec l’éclipse. On nous a promis un beau baiser d’amour, entre la lune et le soleil, un baiser gris argenté qui aveugle à coup sûr les voyeurs impénitents. Un baiser capricieux qui se mérite. Un baiser quoi ! A en rêver pendant cent ans !
A onze heures je quitte mon pigeonnier de verre et d’acier. La lune a commencé son grignotage de souris. Je passe sur la passerelle toujours vide d’Antonin. Les allées grouillent de monde. Plus haut, à l’abri des regards, quelques amoureux se papouillent dans un coin de verdure. Ils se moquent de savoir si le ciel va leur tomber sur la tête ! Ils ont raison et je les envie un peu. Ils ne sont pas tout seuls, eux ! Mais je n’ai pas le temps de m’arrêter, pas le temps de m’attendrir. Je file rejoindre André Malraux, mon parc, comme si les minutes m’étaient comptées.
Mes idées noires s’échappent, nettoyées par la chlorophylle. J’adore ce parc avec ses chemins en rubans beiges, ses petits arrondis, sa pataugeoire, ses pelouses où s’allonger pour respirer l’herbe. On s’y sent comme chez soi. Je suis rudement étonnée du monde, c’est pire que le RER aux heures de pointe. D’ordinaire, le parc se peuple plutôt l’après-midi, il est envahi par les tribus d’enfants multicolores. Aujourd'hui, c’est par un mélange inédit de femmes enfoulardées, de touristes en short, de gens en costumes et tailleurs…
Avec tout ce monde autour, je me sens happée par l’attente, une vieille copine à moi. Je m’installe sur une pelouse un peu en hauteur. Évidemment vu le manteau de nuages, j’ai des doutes sur le spectacle mais bon, j’y suis, j’y reste. Tout le monde essaie fébrilement ses lunettes tantôt bleues tantôt grises, comme à la plage. Les amoureux n’ont qu’une paire pour deux, ils auront peut-être des regrets plus tard… On se pose tous la même question : qu’est-ce qu’on va voir ? Il y a une ambiance de kermesse. Je n’ai jamais vu un tel attroupement, même pour la finale du foot ! On se regarde tous en coin, un peu émus. On ne se cause pas, on n’ose pas, on est encore intimidé. Tout le monde est sage… même les portables ! Ça, c’est une vraie fête !
La lune grignote encore et encore la lumière. Le ciel ne change pas mais les couleurs se mélangent bizarrement. Tout à coup, contre toute attente, les lampadaires s’allument. Je ne comprends pas. Les nuages se disloquent enfin et nous dévoilent le soleil en plein baiser. C’est comme je l’imaginais, les frissons en plus ! Cris d’enthousiasme et applaudissements fusent de partout. La lune, elle, n’est pas intimidée, et poursuit sa descente au ralenti. La mise en scène est parfaite, c’est bien mieux qu’à la télé… Devant tant de merveilles, on redevient des mômes !
La lumière poursuit sa métamorphose, elle se déguise doucement en lumière d’orage, comme si le gris des costumes et des tailleurs déteignait. Puis elle devient rose, bleu, gris bleuté. Les couleurs prennent un nouveau relief : les boubous étincellent, les foulards scintillent, les cravates chatoient. Le silence se fait doucettement.
J’ai l’impression d’être à des millions de kilomètres de Paris, dans une lumière de BD - c’est presque du Bilal. C’est magnifique et irréel. Les buissons et les arbres semblent sculptés par la lumière, les contours des brins d’herbe se détachent avec une netteté incroyable.
Les spectateurs sans lunettes regardent le spectacle dans le parc. Je frémis… je poserai bien ma tête sur son épaule à mon absent. Un jour pareil, c’est pas un manque que je ressens, c’est un gouffre. J’ai une extrême envie de le prendre dans mes bras, de l’embrasser, de glisser ma main dans la sienne et de la serrer ardemment. J’ai envie qu’il soit enfin là, je me demande où il peut être.
Je repense à l’absence d’Antonin, étrange, je me demande s’il voit le filet d’or qui flamboie dans le ciel. Pendant les quelques minutes de l’éclipse totale, le sourire délicat tourne tout doucement ; l’émotion dure, intacte. A vous faire aimer la vie pour toujours. Je reste suspendue à ce minuscule rai de lumière qui cercle la lune d’un sourire. Il est incroyablement contagieux.
Il ne fait pas nuit, non, il fait silence et émotion. Des larmes jaillissent. Je ne peux pas m’empêcher d’appréhender un peu la suite. C’est vraiment sûr que la lumière reviendra ? D’un autre côté, si la fin du monde est aussi belle… pas de quoi en faire un drame ! Mais quitte à mourir, je préfère que ce soit dans les bras de mon homme, pas dans cette foule.
Puis tout s’inverse. Avec la lumière revient le tumulte. Les lunettes se plient, les langues se délient. L’euphorie nous gagne. Les sourires restent bien accrochés sur les visages comme si l’éclipse, dragon céleste, avait dévoré le stress terrestre. La marée humaine reflue au compte-gouttes, les pelouses se clairsèment. J’attends, je reste encore engourdie. Pour l'instant, la lune s’efface métro après métro. Le soleil et elle se séparent pour un sacré bout de temps. Je n’arrive pas à détacher mon regard. Je déteste les séparations. Je reste figée là sans me soucier du temps qui glisse. Nous sommes quelques rares à demeurer les lunettes vissées sur le nez. Cet après-midi, tout sera lavé par la pluie. On entendra les enfants qui jouent, on verra les mamans qui feront cercle autour des rires.
Je finis par me lever pour rentrer à contrecoeur. Je quitte le vert du parc pour retrouver le béton des immeubles. Encore quelques mètres et je retrouve le peuple habillé de sérieux de La Défense. Je ne résiste pas au plaisir de m’asseoir quelques minutes sur les marches de la Grande Arche et regarder cette vie qui grouille plus bas. Quand je suis toute seule, j’adore imaginer la vie des passants à partir d’un indice. J’ai un sacré entraînement. Nous sommes un bon paquet, assis là. Certains lisent leur journal, téléphonent, d’autres regardent le parvis animé, fourmilière où chacun s’active vers un but secret. Les gens dessinent des milliers de boucles qui s’entrecroisent. Difficile de retrouver quelqu’un dans cette foule ! Je ne peux pas m’empêcher de chercher une silhouette familière, dès fois qu’il m’ait fait la surprise de venir. Je sais bien, vu l’heure, que ce n’est pas possible, mais ce serait tellement agréable…
Quand je quitte mon bureau, tard, l’immeuble est déjà presque désert. J’ai conservé la lumière gris bleu dans la tête et des mots qui se chahutent. L’ensemble compose un drôle de cocktail. Au bout de la passerelle, j’aperçois Antonin. Je crois bien qu’il m’attend, car dès qu’il me voit, il se lève. Il glisse un doigt devant ses lèvres et me sourit. Sans un mot, le bras tendu, il désigne l’arc de triomphe et l’avenue embouteillée. Le matin, c’est mon jeu préféré de regarder sur le panneau lumineux le temps annoncé de bouchon, il ne descend jamais en-dessous de trois minutes. Je me demande même si le panneau peut afficher « fluide ». Ce soir, j’ai retrouvé mon envie de parler mais Antonin m’en empêche. Il a sans doute raison, ce serait encore des questions. Il descend l’escalier, au ralenti comme s’il sortait de scène, et m’indique toujours la même direction. Je ne quitte pas sa silhouette des yeux. Avant de s’éclipser pour de bon, il se retourne et me dit en clignant de l’œil :
— je serai très malheureux de n’avoir aucune nouvelle de vous.
Décidément, ce n’est pas un jour ordinaire, je ne comprends rien. Je lui souris en guise de réponse. Et la bouche du métro l’avale. C’est moi maintenant qui me tiens debout, à l’endroit même où, la veille, il tendait la main, paume ouverte vers le ciel, en signe de paix. J’ai envie de m’élancer à sa suite mais quelque chose me retient. Alors, je lève les yeux et je regarde le ciel. Au-dessus de Paris, dans la lumière du couchant, s’élèvent deux arcs-en-ciel, ils sont complets, ils sont splendides.
J’irai là-bas puiser les lumières et les couleurs de ma vie : du violet de l’absence au rouge de la naissance. J’irai ? Tiens ! C’est la première fois depuis longtemps que je m’autorise le futur…
20 avril 2007
L'ange
J’ai poussé la porte avec appréhension. Le chalet n’avait pas changé d’un iota, il était encore comme dans mes rêves d’enfant, protégé par ses grands volets verts. Niché en surplomb du village, il se mérite par un mauvais chemin en lacet, bien caché derrière l’église. Chaque virage dénude la montagne dans un geste tendre, sûr mais sans hâte, elle qui a commencé à s’infiltrer en moi. Sur le seuil, j’ai humé l’air vif puis laissé le torrent emballer mon cœur. Les joues rouges comme des pommes, j’ai poussé la porte. Elle a résisté : voilà ce que c’est d’arriver sans prévenir ! Alors, j’ai cherché dans mes souvenirs une cachette possible pour la clé. Et je l’ai trouvée scotchée sous une statue de Sainte Vierge. Elles étaient aussi gelées l’une que l’autre.
J’ai poussé la porte. L’escalier de bois exhibait ses grandes marches pour m’inviter à l’ascension. Patience. J’ai d’abord posé mes sacs dans l’entrée pour plus tard, quand je me serai débarrassée de mes couches de laine. Je glisse mes pas vers la cheminée où des braises rougeoient encore. Je ne résiste pas à la tentation d’éclairer la pièce par la seule lumière du feu. Une grosse poignée de petit bois, trois bûches en équilibre et le tour est joué. Je souris aux anges qui murmurent et pose mes fesses sur un voltaire qui m’offre son dos rond. Les yeux accrochés aux flammes, je rentre doucement en moi. Mon regard ne transmet plus rien de ce qui m’entoure et m’accueille. Je sens pourtant la présence de pensées agitées, des rires, des éclats de voix. Le bois chante en craquant plus que la pierre, serait-il plus vivant. Pour l'instant, je ne veux pas écouter, je me laisse envahir par tout ce qui n’a pas de nom. J’ai l’impression de flotter.
René est arrivé plus tard, sensiblement plus tard. Je n’avais jamais eu besoin de prévenir, il devinait toujours mon arrivée. Les téléphones portables étaient pour lui d’énigmatiques objets technologiques bruyants. Il savait où me trouver, il n’est pas venu de suite. Quand il est entré, il a apporté avec lui les odeurs et les bruits du dehors, les bras chargés comme un roi mage. Sur un plateau en cuivre ciselé, il avait préparé un thé à la menthe.
Nous ne nous étions pas vu depuis quelques années, une parenthèse. J’ai quitté mon voltaire pour le rejoindre sur le canapé.
— Je suis drôlement heureux que tu sois là ma passante, me dit-il en m’embrassant.
— Et moi drôlement heureuse que tu sois là, lui dis-je en lui pinçant la joue.
J’avais envie de m’allonger et poser ma tête sur ses jambes, comme quand j’étais gosse. L’odeur de menthe m’a saoulé, le thé brûlant nous a enchanté la gorge et le coeur. Cela ravivait l’envie (pour moi inassouvie) de partir dans le désert - un pèlerinage, un retour aux sources. Nous n’avions jamais réussi à aller jusqu’au bout de ce projet. Et maintenant je me disais que René ne devait plus en rêver. Il avait trouvé d’autres lieux où partir, d’autres compagnons pour ses voyages.
— Je ne sais pas où tu veux dormir, alors je te laisse choisir ta chambre. Elles sont toutes libres. Ne regarde pas la poussière de trop près quand même. Tu as changé de méthode ?
— Non, toujours à l’instinct ! Je te dirai s’il est encore efficace dans quelques jours… Je peux vraiment aller où je veux, tu es sûr ? ?
— Partout ! Tous les hôtes sont partis. Ce soir, nous serons seuls, Bruno est resté dans sa famille dans la vallée. Je ne sais pas s’il a deviné que tu es déjà là. On saura demain au petit déjeuner.
Je sentais monter en moi l’odeur doucement écoeurante du lait chaud, fraîchement trait qui s’échappait des bidons que Bruno montait de la ferme lorsque j’étais enfant.
— Je revis, depuis que je suis descendue du train, cette lumière rose accrochée à la montagne…. Tu habites presqu’au bout du monde ! Je ne me souvenais pas que la gare était si loin. Mais j’ai trouvé quelqu’un qui m’a posée sur la place de l’église.
— Tu ne devrais pas trop tarder à choisir ta chambre pour allumer le chauffage à moins que tu ne te sois convertie au froid alpin.
— Non, toujours pas ! Tu as raison. Tu m’accompagnes ?
Lentement, je suis rentrée dans chaque chambre, René sur mes talons. Dans certaines quelques secondes, dans d’autres plus longuement. J’hésitai. Les parfums des pièces, les couleurs du soleil, la tonalité des meubles, rien ne parlait le même langage. Finalement, j’ai choisi une chambre au bout du couloir, à l’opposé du torrent. Elle me semblait plus habitée par la montagne, les oiseaux, la neige que par les hommes. Je m’y sentais au chaud malgré la fraîcheur. Les deux fenêtres s’ouvraient étonnamment vers l’extérieur, plein ouest. Je me suis retournée pour regarder René aux yeux rieurs, arrêté sur le seuil de la porte.
— Ne me dis rien. Je sentirai bien.
— Affaire conclue ! Je ne te dis rien sur cette chambre. Tu restes longtemps ?
— Je n’ai pas de projet précis.
— Bon, installe-toi, je vais m’occuper du dîner. Et je ne veux pas te voir avant une heure.
Je lui ai emboîté le pas pour aller chercher mes bagages. J’ai tout déballé très vite et j’ai rangé les sacs. Je ne voulais pas de cette impression de passage, je voulais quelques jours d’ancrage, de racines. J’ai pris un bain rapide puis je me suis allongée, encore enroulée dans ma serviette, sur le lit, face aux fenêtres. Le sommeil me tentait mais je savais qu’il ne me tiendrait pas toute la nuit, j’ai préféré résister. L’envie de venir ici avait été brutale, comme un appel impérieux. Me déprendre du monde, m’isoler pour me trouver. Faire le vide ou me remplir, je ne sais pas vraiment. La montagne m’envahit. Certains voyageurs la trouvent menaçante comme un orage en suspens. Je la trouve majestueuse et attirante. Le regard volette d’une crête à un torrent, d’une aiguille à une cime. Chaque nuage, chaque heure de la journée dessine sur ses flancs des reliefs uniques : ni tout à fait les mêmes, ni tout à fait autres.
Je me suis toujours sentie bien dans cette maison, sauf dans le petit bureau obscur qui servait aux transactions de poste autrefois. Il a dû s’y passer trop de scènes violentes, les murs en sont encore imprégnés. J’y suffoque. Enfant, j’ai essayé toutes les chambres, les unes après les autres. Il m’arrivait parfois d’en changer dans la nuit, mon sac de couchage sous le bras. Depuis cette époque, j’aime profondément cette sensation de frais lorsque je me couche dans un lit pas défait. Je ne connais rien de plus triste que de s’endormir sur un oreiller chauffé par un autre, rien, sinon s’endormir seule quand on aspire à la tendresse. René ne m’a jamais rien interdit dans sa maison, il ne m’a jamais rien demandé, comme s’il craignait de me mettre en cage. Il ne change jamais de chambre, lui, c’est son seul espace intime, inviolable, son havre, son enveloppe, sa sécurité, son intégrité. Mon nomadisme l’amuse.
Depuis que je me suis allongée, je n’arrive pas à me défaire de l’impression que je ne suis pas tout à fait seule dans la pièce. Au début, je n’y ai pas prêté d’attention parce que souvent ici j’ai remarqué que j’entend avec plus d’acuité les bruits de la maison, comme si mes sens étaient exacerbés. Mais aujourd’hui c’est différent, ce n’est pas une perception accrue, c’est une présence, pas hostile, non, mais une présence forte, humaine. Je ressens que la dernière personne à avoir séjourné dans cette chambre était seule. Elle voulait sans doute une sorte de réponse comme moi : trier en paix les morceaux de son puzzle. Mais ce qui me touche est calme, paisible. Comme une présence familière et rassurante dans la pièce d’à côté. Je suis certaine qu’elle est pourtant vide, René l’a dit. Inutile de vérifier. Je me sens très partagée entre le bien-être de ce lieu et le trouble de cette présence discrète, légère, mais bien là. Finalement, je ferme les yeux et je m’endors comme un enfant après un long voyage, la tête dans les étoiles.
René vient me chercher plus tard, vaguement inquiet de ne pas me trouver devant la cheminée avec un bouquin sur les genoux.
— Tu te sens bien ma nomade ?
— Oui, un peu fatiguée. Dis, elle est partie depuis combien de jours la personne qui a dormi ici ?
— Ton flair s’émousse à fréquenter les rats parisiens ! Blague à part, ton énigme est partie depuis quatre jours.
— Elle est restée longtemps ?
— Non, deux nuits.
— Deux nuits seulement ? Déjà venue alors ?
— Oui, plusieurs fois.
— Soucieuse ?
— Non, simplement fatiguée, comme toi !
— Et elle dort toujours dans cette chambre ?
— Toujours, depuis la première fois. Elle vient comme toi, presque à l’improviste. Elle sait que la maison n’est jamais pleine, ou si rarement.
René a préparé une fondue qui embaume la salle à manger. C’est une grande pièce toute en longueur chauffée par une cheminée étroite et des radiateurs modernes tapis sur les murs crépis. La grande cheminée se trouve dans la cuisine voisine - un mouton entier peut y rôtir - dans une autre partie de la pièce sont installés les poêles qu’on bourrait des braises pour faire cuire ou garder chaud à l’époque des relais de poste. Dans la salle, on dirait que les murs ont été construits exprès autour de la grande table. Elle mesure bien sept mètres de long et deux de large. En bois massif, elle est impossible à déplacer tant elle est lourde. Patinée par des années et des années de service, elle offre une palette de bruns infinis - toutes les nuances possibles. J’ai révisé mon bac là, dans le bonheur de pouvoir étaler toutes mes feuilles de cours, déconcentrée quand je levais la tête par les sauts de cabri du torrent glacé. La pièce est sombre mais très hospitalière.
A présent nos deux assiettes blanches évoquent des agneaux esseulés, perdus dans la montagne dénudée. Nous avons faim et mangeons de bon appétit. René a remonté de sa cave, réserve spéciale de Denise, un petit délice de Savoie, au goût de pierre à fusil. Il est très gai ce soir et c’est contagieux. Le vin le rend presque volubile. Il dit toujours qu’il parle trop comme s’il devait s’excuser. Il parle, c’est vrai, mais ne bavarde pas beaucoup. Nous décidons de finir la deuxième bouteille tranquillement au salon en écoutant de la musique. René adore jouer aux devinettes musicales et je suis très bon public. J’aime l’entendre éclater de rire quand je me trompe. Et c’est souvent, et avec lui ça m’est égal ! Les cloches de l’église nous ramènent à la raison. En principe, elles ne sonnent plus après l’angélus du soir, mais cette nuit, par un curieux hasard, elles ont décidé de sonner minuit. Nous échangeons un regard surpris et amusé. Si les cloches ont décidé que c’était l’heure de se coucher, autant ne pas résister…
Je fais une toilette de chat avant de me glisser dans mon lit tout froid. C’est fou ce que ça met comme temps à se réchauffer un lit quand on est tout seul dedans. A donner des envies de bouillottes de Mamie ! Je regrette presque de ne pas avoir glissé de braise dans le bassinoire en cuivre pour réchauffer mon lit. J’ai envie de dormir mais je ne peux pas m’empêcher de chercher la présence qui m’a déroutée cet après-midi. J’ai presque envie de la chercher du bout des doigts tant cette présence est palpable.
Le matelas ferme est récent, mais je sens quand même un creux particulier, presque imperceptible dans la diagonale. Bien sûr cette empreinte est trop grande pour moi, mais elle est rassurante. J’ai l’impression de m’allonger avec une odeur familière, une saveur retrouvée, une douceur connue. Un talisman. La diagonale est tellement nette que cela m’intrigue. Il me suffit de m’allonger comme à l’accoutumée pour ne plus rien sentir. Mais si je m’incurve, si je glisse un bras, une jambe sur cet axe, une impression familière m’enveloppe. Plus je me diagonalise, plus l’intensité augmente. Ce devait être un homme, pas une femme, grand et donc obligé de dormir un peu chien de fusil dans ce vieux lit paysan. J’ai la chance d’être petite, c’est une chance, au moins pour les lits : mes pieds ne dépassent que si j’en ai envie. Je joue à cache-cache avec mes perceptions comme je jouais quand j’étais môme. Rien ne résiste à ce qui m’enveloppe dans cette chambre-là. Comme si je m’allégeais de tous les bruits inutiles de ma vie, des questions sans réponse que je nourris comme un crève-cœur. J’ai le sentiment de vivre un instant rare, je ne sais pas pourquoi. Un don pur. Si j’avais plus d’imagination, je pourrai sans doute croire à un signe, à un message divin…
Je ne sais qui doit apprivoiser l’autre, de l’absent ou de moi. J’ai l’impression qu’il est assis au bout du lit et qu’il me parle comme s’il me connaissait depuis toujours. Il murmure des mots que je ne comprends pas, et cela me fait du bien. Loin de m’inquiéter, ses mots m’apaisent, petite musique intime, et me donnent un rythme serein, une énergie étrange.
Au début, je parle à voix haute, comme si j’espérais une réponse, comme s’il pouvait me répondre. Toujours à ressasser les mêmes peurs, les mêmes soucis. Je le hèle, le sollicite, le prend à partie. J’aimerai tant qu’il réponde aux questions à ma place, lui qui semble si bien me deviner. Je m’accroche aux mots comme une désespérée, comme si eux seuls pouvaient être mes messagers, mes sauveurs. J’ai peur, si peur de lâcher, si peur de basculer. Imperturbablement, patiemment, il continue son murmure et me rassure. Mes questions s’usent et se vident, elles se révoltent et s’échappent, je ne peux plus rien faire sinon lâcher prise, cesser de résister. La respiration creuse mon ventre, comme la houle dans la vague, dans un mouvement ample et lent. Je respire si profondément que l’oxygène me saoule. J’ai chaud, incroyablement chaud. La peur à nouveau m’étreint, je cherche ma maîtrise perdue.
Mon corps pèse des tonnes, je n’arrive plus à remuer. Je voudrais m’enfuir. Il est toujours là, tellement présent qu’il est presque vivant. Il ne m’empêche pas de partir, il m’empêche de me diviser. J’ai l’impression que les murs de la chambre sont des miroirs qui me renvoient une image morcelée, que je suis prête à se briser. Pourtant je m’enfonce dans du coton, vidée de toute volonté. Un instant je pense à l’hypnose et me demande si on peut s’hypnotiser tout seul ou à distance. Je perds la notion de durée et de contours. Mon corps est paisible (je ne pourrai plus me lever même si je voulais), mon cerveau aussi, brutalement. Le robinet de l’apitoiement s’est tari, pour ce soir au moins. Je ne sais pas si je pense ou si je rêve mais je me sens étonnement présente, dense, concentrée, je ne trouve pas comment l’exprimer. Je ne comprends pas d’où je pense, ni pourquoi le tumulte intérieur s’est tu, ni pourquoi les courants contraires finalement se réconcilient, ni pourquoi la clarté fraie son chemin en moi, et peu importe. Ce qui monte et balaie mes scories (moi qui croyait me connaître !), c’est un curieux mélange de joie, de lucidité et de tendresse ; quelque chose de léger qu’on doit pouvoir appeler la paix m’envahit à présent. Je m’abandonne complètement. Il apaise mon tumulte sans révolte, je sais que je pourrai l’appeler à nouveau. Il me sourit, je ne suis plus seule, je ne serai plus jamais seule.
Cet absent bienveillant et implacable, je sais au fond de moi que je ne le verrai jamais mais je sais aussi qu’il ne me quittera pas, qu’il fait désormais partie de moi. Je l’appelle mon ange, tout simplement, dans le bonheur de l’avoir trouvé.
Vous êtes libre de reproduire, distribuer et communiquer cette création au public selon les conditions suivantes : Paternité, Pas d'utilisation Commerciale, Pas de Modification.
12 avril 2007
Réveil
Je crève de trouille. La lumière, l’horizon, j’en ai perdu la saveur. La peau d’une femme : mes doigts ont oublié, ma langue a oublié, mon sexe a oublié. Pisser tranquille, je ne sais plus. Je sens peser sur mon épaule un regard. Pas besoin de demander qui est de garde. Le regard suffit. La suffocation suffit. A l’oeilleton, je sais qui est derrière la porte. Depuis six ans, il n’y a plus que mes rêves et mes pensées que je ne partage pas. Nourriture essentielle mais insuffisante. Je ne sais plus ce qu’être seul veut dire.
Dans quelques heures la porte va s’ouvrir. Je suis couché mais le sommeil ne vient pas ; il ne viendra pas. Demain, je dormirai peut-être un peu. La vie me fait soudain peur, très peur. Cela me rend fou : replonger dans un monde sans barrières hormis les miennes. Celles que je me fixerai, sans personne pour vérifier ce que je fais, personne pour me demander des comptes. Six ans que j’attends ce jour et au pied du mur, je le redoute. J’ai peur de ma vie comme si je n’avais plus rien à en attendre. Au début attendre me bouffait, me révoltait. Une horreur quotidienne, comme si je me vidais de mon sang. Moins j’en faisais, moins je pouvais en faire : je brûlais de l’intérieur. Autodestruction parfaite. J’ai détesté l’attente et le manque. Je me suis détesté par dessus tout. Je me suis engueulé à longueur de journée, tailladé de dureté et d’exigences absurdes. J’étais si noir que je ne supportais même pas la moindre marque d’amitié. Hors la loi. L’émotion est devenue un pays inconnu. Mon corps refusait cette prison. J’avais des accès violents, j’aurais tout donné pour un corps. Je ne peux pas dire une personne, j’étais incapable de respect. J’étais envahi par l’envie de me perdre dans le corps d’une femme. Me saouler de sexe jusqu’à perdre la conscience. Je me sentais dans ces moments-là plus animal qu’homme. Faire l’amour était une image sans réalité. J’étais enfermé depuis que j’avais dix-neuf ans.
Je voulais qu’on me haïsse autant que je me haïssais. J’ai raté le coche de la vie, pas de bol. Je sais que je traînerai jusqu’à ma dernière nuit ces années de cendre. Le calendrier est barré de croix. Ma vie aussi. Je n’ai plus rien à rayer. Cela ne regarde que moi. Je ne mesure pas le risque qu’une bonne âme, bien intentionnée, me déterre, me flanque sous le nez ce que j’ai enfoui, comme un flag’del’. Je suis rentré à demi mort. Je ne savais rien de la vie et elle n’avait déjà plus aucune saveur. Je sors pire : je n’ai toujours pas fait la paix avec moi. J’ai peur de la pitié des autres. Je me sens vide. Sortir me fait peur parce que ce vide va m’entraîner plus bas encore.
Six ans à ruminer un instant, un seul, celui où la vie bascule. On a beau la sentir basculer, les réflexes ne marchent pas toujours bien, pas à temps.
Parfois la chape s’allège, dans le creux d’une lecture. Quelques minutes ou quelques heures de bonheur absolu. La vie ne pèse alors plus rien qu’elle-même. Je sens des larmes qui coulent en dedans. Fragments de bonheur. Je ne chiale jamais, faut pas exagérer. Mais je n’oublierai jamais. J’ai passé parfois des semaines entières à ne rien faire d’autre que lire, m’alimenter de mots, engloutir des oeuvres les unes après les autres, ne me reposer qu’une fois tout absorbé. Je restais hagard de longs jours de digestion. C’était le bazar dans ma tête. Les larmes parfois bordaient quand même mes paupières. Je serrais les mâchoires de rage. Ma respiration descendait bas, tout en bas de mon estomac. Je n’ai jamais chaviré. Je sais que mes putains de question resurgiront toujours, comme le palu, en s’estompant, mais elles ne disparaîtront jamais. Les cours de philo avaient beau être nuls, ils ont planté des graines qui germent au fil des ans. Je voudrais tout gommer, moi compris. Je voudrais effacer le passé. Je ne tiens debout que parce que je me dis que je choisirai ma fin. Personne d’autre que moi ne décidera du moment. Demain ou un autre jour ?
Que faire dehors ? Tenter la légion ? c’est une belle machine de recyclage. Pas sûr que j’ai envie d’apprivoiser ma violence, pas comme cela. Pas certain que j’ai envie d’une discipline de fer, pas certain que je sois prêt à renoncer à moi, à mon orgueil. Je pourrai partir avec une ONG à l’autre bout du monde. Déminer ? C’est une idée, qu’importe si je saute. Je sais que dehors, personne, plus personne ne se soucie de moi. J’ai fait ce qu’il fallait pour et ces six ans de taule ont suffi à tuer la deuxième moitié, à décourager les plus résistants. Je ne suis pas tatoué mais c’est tout comme. Je n’existe plus, alors je peux disparaître ou tout donner. Trop facile de se requinquer une image de sauveur sur le dos des plus malheureux que soi. Ils ont besoin qu’on les aime, pas qu’on les manipule. Aimer ? un truc de curé ! Sans doute ce dont j’ai le plus peur, à cause des morceaux. Une nuit sans sommeil, j’ai eu un sursaut, je me voyais desséché dans mon désert, noué par une soif que rien ne pourrait jamais apaiser. Je me suis dit qu’il fallait que j’arrête d’attendre. J’ai commencé à arracher les illusions qui me collaient à la peau.
Mon compagnon de cellule, il est devenu légumineuse, lobotomisé. Il ne tient plus qu’à coup de lettres, de promesses d’un jour meilleur, de visite au parloir. Il revient parfois en portant une odeur de femme, insoutenable, comme ses lettres à elle. Mes sens tressaillent. Je ne supporte plus ses histoires et sa vie, ses petites misères. Il ne vit que par les autres. Cela apaise la brûlure de l’attente sans doute. Je ne vais guère au parloir sauf quand un rare frère ou cousin ose encore venir me réciter la litanie familiale. Je n’ose pas imaginer ce qu’ils ont été capables d’inventer pour expliquer mon absence aux gosses. Pas la vérité, c’est certain, mais quoi ? Et dehors ils voudront que je suive leur salade. Pas question ! Je ne sais même pas si je remettrai les pieds là-bas. Au début, j’ai espéré, j’ai cru que mes vieux viendraient, malgré l’horreur, malgré la prison. J’avais raison, ils sont venus, mais j’aurai préféré pas. Ils ne m’ont même pas demandé si j’allais bien. Ils m’ont juste dit : « on ne se fait pas de souci, tu t’en tires toujours ». Une copine du lycée est venue aussi, mais pour elle, je n’ai pas voulu aller au parloir. Valait mieux qu’elle m’oublie. Elle m’a écrit toutes les semaines pendant un an ! Je n’ai jamais lu ses lettres. Elles sont parties à la poubelle sans réponse. Un mort vivant, ça n’écrit pas, ça ne laisse plus de traces.
Je ne sais pas où aller crécher. Depuis six ans, on fait tout pour moi. Je dois tout réapprendre. Autonomie zéro, comme un môme. J’ai simplement cessé d’attendre, cessé de me brûler, cesser d’espérer oublier mon cauchemar. J’ai appris à vivre avec, dedans. Je ne sais pas si je pourrai encore dehors. Pas question de vivre comme un ex taulard. Je dois tout reprendre du début et rattraper ces six années qui me manquent. Mais ai-je vraiment manqué six ans ?
Tout est mécanique dans mon esprit. Je suis incapable de penser. Ils ont dû me droguer, pas possible. Sans doute qu’ils ont peur qu’on gueule qu’on ne peut pas. On a beau détester cette taule, s’en arracher est un autre enfer. La porte s’ouvre, je crois bien que je vais m’évanouir. Cinq pas, c’est tout ce que je peux faire. Une rivière glacée me rince le dos, je ne me retournerai pas. J’enfonce les mains dans mon paletot. A défaut d’inspiration, si je trouvais une flingue, je crois que je tirerai tout de suite. J’arrêterai tout. Je n’ai pas envie de savoir. Je tremble. Souvent je m’en suis sorti en fuyant, mais là, je n’ai rien à fuir, que moi. Je n’ai plus rien à craindre des murs dans mon dos, que moi.
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10 avril 2007
Brulure
— Je te rappelle si je peux. Je t’embrasse !
Bip. Bip. Bip.
Pas le temps de parler, pas le temps de souffler. Je me retrouve seule dans une cabine téléphonique sans chaleur. Seule à la pointe de la nuit. Seule et affolée. Seule ou abandonnée ? Je m’adosse à la cabine vitrée et je regarde le boulevard qui grouille. J’ai l’impression que cette cabine n’est pas étanche. Je grelotte. Je voudrais sortir. Je voudrais m’en aller. Mais pour aller où ? Mon seul but vient de raccrocher. Je n’ai plus ni passé, ni présent, ni futur. Juste le temps qui passe comme compagnon. J’aurais bien arraché rageusement le combiné gris. L’automate râle et me demande de reprendre ma carte de téléphone. Je me dis que j’ai eu de la chance, je l’ai eu et pas sa satanée boîte à message qui me rend folle. Au moins, je sais à quoi m’en tenir. A rien. Je ne suis rien. Rien qu’une chimère, une illusion, un mirage, un reflet sur la vitre. Même pas l’ombre de son ombre. Ma langue devient pâteuse. J’ai une envie furieuse de recomposer le numéro. La voix métallique qui me répondra m’en dissuade. Combien de fois me suis-je lacérée sur ses mots ? Combien de fois ai-je bu mon orgueil jusqu’à la lie ? J’ai cessé de compter depuis bien longtemps. J’ai cessé de rouvrir les vieilles plaies aussi. Je mendie ma tendresse à coup de carte à puce. Je me donne envie de vomir mais je ne renonce pas. Je m’accroche. Je suis sous dépendance volontaire. Et je replonge dans mon néant. À force de souffrir, à force de tourment, je finirai bien par apprendre qui je suis. Je finirai bien par apprivoiser l’ombre.
« Je te rappelle si je peux » vrille mon cerveau. Il va rejoindre les autres dans ma mémoire meurtrie. La vitre dans mon dos est glacée. S’il rappelle et que je ne suis pas chez moi, je vais le rater. Je vais rater mon rendez-vous avec la vie. Je vais rater mon reflet dans la glace. Je vais rater mon sens. Mon essence. Je suis une photo qui ne se révèle pas. Je vais ruminer cet appel raté pendant la nuit entière, pendant le week-end entier.
Il faut que je rentre tout de suite. Il faut que je m'assoie par terre à côté du téléphone et que j’attende.
Quelqu’un tape à la porte de la cabine et me sourit, d’un sourire inquiet. Je dois faire grise mine parce qu’il recule de deux pas. Je n’ai pas envie de m’arracher à ce boulevard, à la vie qui coule à flot dans les rues. J'en ai besoin comme d’une perfusion. Le mouvement. Le mouvement des autres me tient en vie. Je vis par procuration. J'ai peur d’affronter le désert de mon appartement. Je m’y débats comme un prisonnier sans cage. J’ai peur d’affronter le puits sans fonds de ma vie. Je ne peux pas rester en tête à tête avec moi-même sans danger. Le manque de tout à l’état pur, essentiel. Je me massacre à pleines mains, à grands mots. Je sors de ma torpeur pour regarder les couples qui passent sur le trottoir. Pourquoi ont-ils le droit à une vie normale alors que je quémande la mienne. Qu’est-ce que j’ai fait pour m’aimer si peu ? Ils passent bras dessus, bras dessous. Parfois j’entends par la vitre un éclat de rire assourdi qui me glace. Le bonheur est insupportable chez les autres. Je les suis des yeux, je m’agrippe à eux pour construire des histoires plus gaies de prince charmant, de bonne étoile. Des gens qui se croisent et qui se rencontrent véritablement. Pas des gens qui glissent sur le vide glacé de leur existence, qui passent leur temps à s’enchaîner pour se déchaîner. Fuir pour mieux s’attacher. Une femme enceinte passe, le ventre ceint entre ses mains tendrement posées. Elle m’arrache au fond des tripes des vestiges d’humanité. Régresser pour retrouver la sécurité d’une enveloppe douce et chaude. Je me sens toute petite fille perdue dans sa ville. Affamée d’un regard amoureux. Affamée d’un regard qui me rende à moi-même.
Il fait froid, si froid dans cette cabine. Je croyais qu’elle serait mon havre dans la nuit, ma fenêtre ouverte sur le monde.
Sur le trottoir d’un face un homme avec un portable se met à l’abri dans une cabine. Cela me fait rire. Il doit trouver la rue trop bruyante. Comment raconter sa vie aux quatre vents, la bouche appuyée près d’un combiné qui sent un pot pourri d’odeur détestables ; les odeurs de tous ceux qui ont parlé avant soi dans cette coquille noire. Bleu, si bleu cet oeil du ciel derrière la vitre. Ce n’est pas la liberté qui me tend le bras. Les larmes coulent sur mes joues, qui me rappellent que je suis vivante. Il m’arrive de me demander si je rêve ou si je vis. L’illusion dure une fraction de seconde. Je ne me souviens pas de mes rêves, seulement des rêves éveillés, des chimères. Qui aurait envie d’appeler une loque ? Je n’ai plus aucun respect de moi-même, plus aucune barrière. Pour quoi faire ? Je me dis que peut-être il me faudrait une agression pour retrouver au fond de moi une étincelle de vie, une étincelle d’amour propre. L’homme au portable a rangé son joujou, il a allumé une cigarette qui dessine des volutes dans la cabine. Ce serait bien d’avoir le numéro de la cabine d’en face pour l’appeler, le regarder écouter, lui parler. Quelqu’un à qui parler. Libérer le trop plein de barbarie qui me ronge. Me livrer au premier qui passe. L’homme au portable est trop vivant pour cela, il se sent important. Son téléphone le rassure. Il peut être joint à tout moment et tranquillisé sur son existence. Il n’hésite que trois secondes sur le seuil avant de reprendre sa route. Il est parti. J’ai encore plus froid dans ma cabine malgré la buée discontinue qui couvre la vitre. Je compose mon numéro, histoire de savoir si j’ai des messages. Je sursaute toujours en entendant ma voix. Je la trouve presque belle et chaude. J’allais bien la dernière fois que j’ai changé le message. Le bip ne révèle qu’un nouveau néant. Je le savais d’avance, mais je bois quand même la tasse. Bip ! Qui chercherait à me joindre alors que je passe mon temps à me fuir ? Personne n’a eu envie de m’appeler. Envie ? Un mot dont les contours s’estompent au fil des jours. Le seul parfum que je n’ai pas perdu c’est celui de l’angoisse. La nuit durera une éternité.
Je bondis de joie à la sonnerie. Je retiens mon envie de décrocher dès la première sonnerie. Je laisse sonner dans la pièce presque vide. Le son tapisse l’espace et me réchauffe. Et je décroche juste avant que le répondeur se mette en route, un sourire immense en éclosion. Si ce n’est pas lui, la déception, la tristesse accourt. Vite, abréger la conversation pour que la ligne soit libre. Je me maudis de ne pas avoir cédé aux sirènes de la sonnerie de double appel. Je serais sure de ne pas rater d’appel. Tandis que là, je n’en suis jamais certaine. Je suis même certaine du contraire. Il a forcément appelé pendant que j’étais en ligne et il n’appellera plus. Oserai-je braver l’interdit de le rappeler ? Je suis désagréable, je n’écoute pas l’autre, je n’entre pas en communication. Je suis en attente. Totalement indisponible. Je suis mono orientée.
Après une heure, le découragement me guette. Je sais bien qu’il n’appellera pas. Comme les autres jours ordinaires. Seulement, j’ai tellement envie qu’il m’appelle. Tellement fort. Il va bien sentir passer quelque chose et décrocher son téléphone. Le contraire m’est inconcevable. Je n’ose pas bouger, ni pour manger, ni pour boire, ni pour laver mes mains moites.
J’attrape un livre à portée de main et je l’ouvre. L’histoire m’est étrangère. Comment pourrai-je compatir à une autre histoire, moi qui cherche désespérément la mienne. Au bout de trente pages, je recommence du début. Je n’ai rien enregistré, rien mémorisé. Tous les personnages sonnent faux. Ma vie est-elle pire que ces romans ? J’ai soif. Plus d’eau au frigo. J'essaie au robinet. L’odeur du chlore me soulève le cœur, abominable. Je n’ai pas le choix. Il faut aller à la cave et abandonner mon guet.
Je prépare tout ce dont j’ai besoin et juste avant de refermer la porte, je décroche le téléphone. Pour qu'il sache bien que je suis là, tout près. Que je suis occupée mais pas longtemps. Qu’il peut bien réessayer dans quelques minutes, je serai disponible et je décrocherai.
Vite, je descends à la cave à toute allure et remonte quatre à quatre. Mon coeur s’allège en reposant le combiné sur son socle. Je suis presque sure que le téléphone va sonner maintenant. C’est le bon moment. Et je reprends ma posture, assise par terre. Je bois une gorgée et me remet à lire. Au bout d’une heure, j’ai froid et je me lève. Je vais chercher une couverture. Pour tenir. Je veille. Je veille mon téléphone malade qui ne sonne plus. Je vérifie qu’il est bien branché. Pour un peu, j’appellerai bien une amie pour lui dire de m’appeler, histoire d’être sûre que la sonnerie fonctionne bien. La tonalité est bien là. Je raccroche très vite. L’attente me reprend. J’ai faim mais suis complètement incapable de manger. La moindre bouchée me donne la nausée. Je continue à boire mon eau. J’ai de la chance finalement de résister à la tentation de l’alcool. Ce serait plus facile d’attendre sinon ou avec un paquet de cigarettes comme compagnon d’infortune.
Je me sens comme le gardien d’un phare abandonné, battu par les vents et les marées. Un gardien qui se bat corps et âme pour maintenir en vie un petit feu de bois que personne ne voit, qui ne sert à rien. Qui ne sert surtout à personne. A lui peut-être. Il a pris l’habitude d’allumer son phare tous les jours à la même heure, quelle que soit sa journée, quelle que soit la lumière du ciel. Il ne pourrait plus vivre sans ce rituel. La retraite le condamnera à mort. La retraite ? Il n’y pense même pas ! Il pourra toujours demander à rester dans le phare. Gardien, c’est comme curé, cela ne sollicite plus guère de vocation. J’ai tout le temps de sentir l’eau qui descend dans ma gorge. Trace fraiche et presque apaisante. L’alcool n’aurait pas cette douceur là, il me brulerait. Cette brulure serait peut-être une souffrance moins rude, une souffrance plus réelle, moins pernicieuse, moins ruminée. Je reste à l’eau ce soir encore. Je vais me délaver du dedans. Pour combien de temps ? La fatigue plombe mes paupières mais je m’interdis le confort d’un lit.
Je me réveille quelques heures plus tard, transie et courbaturée. Le téléphone scintille dans la nuit. J'ai renversé mon verre d’eau.
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06 avril 2007
Qui se laisse facilement entamer
Pour sûr qu’elle est jolie dans sa grande robe. Un vase à l’envers pour une belle plante. Rien que de très normal. C’est peut-être mon seul plaisir quand je viens là toutes les semaines, regarder les femmes qui sont dans la même galère que moi. Les regarder et rêver d’une autre vie. Souvent, elles sont un peu usées - les traits tirés par le souci et la fatigue de la famille - cela ne les empêche pas d’être belles ! Celle-là est un peu différente. Je l’ai dit, une belle plante, à l’aise dans cette ambiance sinistre qui nous démoralise tous. Elle ne parle pas, non, quand même faut pas exagérer. Elle a l’air posée là juste pour le plaisir des yeux. Je n’arrive pas à imaginer comment elle bouge. Ici, boulevard Carnot, en rang d’oignons, nous avançons à pas de souris, comme les gosses dans la cour de l’école quand ils jouent aux acrobates sur les lignes peintes du terrain de hand-ball. Un pas de souris, ce n’est pas assez pour apercevoir un mollet sous une robe un peu longue. Elle a des cheveux noirs qui doivent briller au soleil, la peau déjà colorée. Elle doit avoir trente ans à peu près, comme moi. Au chômage comme moi. Mais pour sûr, nous ne cherchons pas le même boulot. Elle est trop loin devant pour que j’entende son nom quand elle passera au guichet. Dommage, j’aurais bien aimé savoir.
Un jour, Chantal m’avait accompagné. Elle ne travaillait pas ce jour-là et avait voulu venir. Cela ne m’emballait guère, mais je n’avais rien trouvé à redire. Elle n’avait pas supporté la manière dont je regardais les autres. Tu viens ici draguer ma parole, elle avait dit. Et elle était partie en colère. Je ne l’avais pas arrêtée, je n’avais pas cherché à lui expliquer. Qu’est-ce qu’elle aurait bien pu comprendre de ce rendez-vous hebdomadaire ! Comme si on avait envie de draguer dans la misère de cette queue administrative !
J’avais l’impression que nous ne vivions plus dans le même monde. Bien sûr nous vivions ensemble, dans le même lit, dans le même logement étroit des services sociaux. Et alors ? Un couple, ce n’est pas que cela - du sexe et de la cohabitation ! On peut même être un couple sans sexe ou sans cohabiter. Nous n’avons pas d’enfant. Aucun n’avait pris le risque de se faire livrer rue des Noues par Cigogne express. Cela nous avait bien amoché au début parce que nous en voulions l’un et l’autre, mais sans doute pas l’un avec l’autre. Maintenant nous avons tourné la page. Enfin en apparence. Le plus dur, ce sont les remarques de tout le monde. Vous êtes mariés depuis dix ans et vous n’avez pas d’enfants ! Qu’est-ce que vous attendez ? Ces phrases-là et ses règles, cela fait encore pleurer Chantal des fois, moi non. Je n’ai pas encore fini de vivre mais je n’ai plus envie de courir après la vie.
C’est son tour, elle est assise et se penche vers l’agent qui lui parle en souriant. Je ne suis pas tout seul à lui trouver du chien. Son corps est un peu penché en avant, sa tête s’est inclinée. Je n’entends pas sa voix. Ses cheveux noirs se sont séparés en deux massifs, laissant apparaître une nuque couverte de duvet, noir comme le reste. Cela me donne une envie violente de me lever et d’aller poser mes lèvres là, juste où les cheveux se sont écartés, un nid douillet et chaud qui doit embaumer. C’est la première fois que cela m’arrive. Même avec Chantal au plus fort de la passion, je n’ai jamais été envahi comme cela, de partout. Elle se retourne et scrute la file derrière elle. Son regard glisse de visage en visage avant de se poser sur le mien. Elle s’arrête. Je suis surpris. Elle me fixe, une seconde ou deux, sourit, et se retourne vers l’agent qui lui aussi scrute la longue file, le regard noir. Je n’ose plus trop regarder. Je sors mon journal, 10 de cœur, pour me donner une occupation. Je relis mon mot croisé pour la centième fois. Je n’arrive pas à m’en détacher. Je ne lis pas beaucoup, pas souvent. Les mots me cognent trop la tête. Ils trichent tellement souvent. J’écoute la radio ou je regarde la télé, mais cela ne m’aide pas beaucoup. Je trouve le monde encore plus sale, encore plus triste après.
Ma pivoine vient de se lever. Je reste immobile. Elle remonte doucement vers la sortie puis glisse sur une peau de banane imaginaire pour se rattraper à mon bras. Une odeur de parfum cher, pas d’eau de toilette bon marché me saisit. Ma fleur lève la tête et sourit. Excusez-moi ! Je ne vous ai pas fait mal ? La garce ! Non, non ! Cela va, je lui réponds. Bonne journée ! Et elle s’éloigne. J’ai le coeur qui cogne comme un gosse. J’ai cru que j’allais faire un infar’. T’es trop jeune, arrête ton cinéma ! me dit mon ange gardien, qui se mêle toujours de ce qui ne le regarde pas. Je me demande si je la reverrai la semaine prochaine. C’était la première fois qu’elle venait, c’était sûr. Quand mon tour arrive, je me recoiffe machinalement de la main en sursautant. Elle a laissé quelques gouttes de son odeur sur mon bras. Une odeur de fleur sucrée. Je refais passer plusieurs fois mon bras sous mon nez. Pas d’erreur ! Peut-être que je vais oublier de me laver le bras un jour ou deux. J’ai bien envie demander son nom à l’agent, mais je me méfie, il est capable de me faire une saloperie. Il me regarde d’un drôle d’air. Quand je m’assieds, il a déjà rangé tous les dossiers, impossible de lire les noms à l’envers. J’enrage. Comme d’habitude il n’a rien à me proposer. Il regarde distraitement les maigres lettres de refus que j’ai reçues.
Avant de sortir, je jette un dernier coup d’œil dans la grande salle. Bizarre ! D’habitude je retrouve toujours un copain ou une connaissance. A force, on sait bien qui est du quartier et on finit par engager la conversation. Entre nous, on n’a plus honte d’être au chômage. On peut se parler sans redouter cette drôle de question qui poignarde : vous faites quoi dans la vie ? Même si à Troyes, tout le monde sait bien que les industriels nous laissent sur le carreau si souvent¼ J’attrape machinalement une cigarette dans ma poche. Une habitude dont je n’arrive pas à me défaire et qui fait crier Chantal. Elle n’aime pas embrasser les cendriers, je la comprends ! Elle me dit que je devrais carrément fumer des billets, ce serait encore plus intelligent. Moi je préfère fumer qu’aller au bistrot oublier le gris à coup de bière, de vin ou d’apéro. J’ai un Zip, c’est le seul briquet que j’aime et qui répond toujours présent. En plus, il garde la chaleur de la main.
Je tire une grande bouffée pour m’éclaircir les idées et je me fige net. Sur le banc, un peu plus loin, ma pivoine prend racine. Elle m’attend. J’y vais, j’y vais pas ? J’y vais, j’y vais pas ? Je me sens rajeunir. Je ne vais quand même pas coucher avec une fille que je ne connais pas. Ce n’est pas dans mes habitudes et je n’en ai pas envie. Ce n’est pas de coucher dont j’ai envie. C’est pas que ce soit désagréable, non, c’est même plutôt agréable sur le moment, mais cela me laisse une drôle d’amertume dans la bouche en général, après, quand le feu est éteint.
— Je peux vous offrir un café ?
— Ben, ce ne serait pas de refus, mais j’ai pas beaucoup de temps.
— Vous avez rendez-vous ?
— Oui et non, disons que je n’ai pas beaucoup de temps.
— Je ne vais pas vous sauter dessus, si c’est cela qui vous fait peur.
Je hausse les épaules en bougonnant.
— Vous voulez aller dans celui-là ou dans un autre un peu plus loin ?
— Celui-là, il est rempli de tous ceux qui sortent d’où on vient, on peut peut-être aller plus loin. Je m’appelle Enrica.
— Moi, c’est Réjean ! Mais ce n’est pas français Enrica, si ?
— Suédois peut-être ? Qu’est-ce que vous en pensez ?
— Non, non, c’est pour dire. C’est plutôt joli et exotique.
— Tu parles ! Allez, on rentre là « au rendez-vous des sportifs » !
On s’est installé au fond, d’instinct, pour ne pas faire chair fraîche à l’étalage. Dans un café, c’est tout l’un ou tout l’autre. Soit on vient pour passer le temps ou regarder la rue et on se met en vitrine, soit on vient pour causer et on se met au calme.
— Vous cherchez quoi comme boulot ? me demande-t-elle.
— Un boulot de régleur ! Pour des machines textiles.
— Oh là ! Dur ! Vous vivez tout seul ? demande-t-elle en regardant mes mains nues.
— Dans la dèche, c’est plus facile de ne pas être tout seul !
Je n’ai pas envie de parler de Chantal, je ne l’ai pas suivie dans ce café pour parler du passé. Chantal appartient à ma vie pour toujours, qu’elle en sorte un jour ou pas n’y changera rien. Le passé est irrévocable, alors¼ Mais comme côté futur c’est le néant, je n’ai pas beaucoup le choix. Reste le présent, le présent toujours éternel, toujours insaisissable, comme le sable. Et là je ne sais pas très bien dire si Chantal existe au présent. Je crois que cela dépend des jours.
— J’ai horreur des cafés, pas vous ?
J’ai cru mal entendre mais, vu sa tête, elle est sérieuse. C’est un peu étrange comme manière de faire.
— Ben pourquoi vous m’avez invité alors ? Je ne comprends pas.
— C’était histoire de dire, mais je préfère la rue. Cela vous ennuie ?
— On boit un café d’abord et on sort après. Ce ne sera pas long.
Elle se recroquevilla. Elle fanait à vue d’œil, comme si d’être enfermée devenait tout à coup insupportable. Je n’avais pas envie qu’elle tourne de l’œil avec moi, dans ce café. Ca ferait mauvais genre. Le patron nous apporta nos cafés sans cesser de la dévisager. Indécent. Il semblait inquiet comme moi.
— Enrica, qu’est-ce qui se passe ?
Elle me regarda tristement sans rien dire. Elle luttait contre les larmes.
C’est l’épreuve la plus terrible pour un homme, les larmes d’une femme. Nous avons bu nos cafés en silence. Elle est complètement ailleurs, complètement silencieuse. A croire qu’il n’existe aucun mot pour l’aider. J’hésite entre la secouer et la prendre dans mes bras pour la consoler de son mal silencieux. Je me lève, un peu balourd, pour aller payer au comptoir. Elle me suit des yeux comme un chien qu’on abandonne, un sourire douloureux accroché aux joues.
— Vous venez ? dis-je tout doucement.
En guise de réponse, elle me fait au revoir de la main. Je n’insiste pas, je suis sorti. Je ne comprends rien à rien.
J’ai fait trois pas dans la rue et je suis tombé sur Yvon, un bon copain du collège.
— Elle est restée dans le café ?
— Qu’est-ce que tu dis ?
— Tu as très bien compris ! Je te demande si la fille est restée dans le café.
— Enrica ? Ben comment tu le sais ?
— Ne fais pas cette tête, je t’ai vu rentrer au bistrot, j’ai faille t’emboîter le pas pour t’éviter des désagréments, et puis je me suis dit que cela ne me regardait pas alors je t’ai attendu. Elle fait cela avec tout le monde, vieux ! Tu n’y es pour rien ! Personne ne sait qui c’est. Elle change de nom à chaque fois.
— Toi aussi, tu es allé boire un café avec elle ?
— Tout le monde ! je te dis. Elle allume tout le monde ! Et puis trois minutes après, plus personne. Elle se défile. Elle doit avoir un problème. Qu’est-ce qu’on y peut ? Un jour, elle aura des histoires.
— Tu n’as rien de mieux à lui souhaiter ? Franchement !
— Réjean, arrête ! Décroche tout de suite ! Cette fille-là, c’est que des emmerdes. Adieu la tranquillité. Elle va te bouffer la vie jusqu’au trognon.
— Pour ce qu’il en reste ! Merci du tuyau quand même.
La semaine suivante, je n’y croyais pas mais elle était là. Elle avait un bon quart d’heure d’avance sur moi. Nous sommes séparés par cinq oignons. Tout se passe exactement comme la semaine d’avant, même la peau de banane imaginaire. Sauf que ce n’est pas à mon bras qu’elle se raccroche. Elle passe devant moi sans un regard. Les formalités accomplies, je sors à toute vitesse, bien décidé à faire tous les troquets du coin s’il faut. Elle est perchée sur son banc. Le même air absent qu’au café. Je lui dis bonjour et je m’assieds. Je reste sans rien dire. Yvon passe plus tard, il me foudroie du regard. Je suis sûr qu’il en parlera à sa femme qui s’empressera de tout raconter à Chantal pour son bien et qui me préparera le jour J un accueil à sa façon. Cela m’est égal. Je sens une urgence. Enrica ne semble rien remarquer. Au bout d’une heure, je me lève et je lui dis :
— Au revoir Enrica, à la semaine prochaine !
Elle m’a scruté, elle devait fouiller sa mémoire à toute vitesse mais en vain. Elle m’a regardé sans comprendre.
Huit jours après, même scénario. Sans le savoir, elle me donne un but qui me tient toute la semaine. Je redoute qu’elle trouve du boulot, il faudrait que je me réinvente des buts. Cette fois, elle me regarde m’asseoir avec un air très intrigué. Mais pas un mot, pas une question. Je lui propose quand même une cigarette qu’elle refuse. C’est un progrès qu’elle n’ose pas me parler !
La semaine d’après, elle revient dans sa première robe mais sans peau de banane dans son sac. Elle se contente d’emboîter le pas d’un type qui sort en même temps qu’elle. Je les vois passer. Ils ne vont pas bien loin parce que j’ai à peine le temps d’arriver devant le café de notre première rencontre que le type sort furibard. Je jubile ; cette fois encore elle est indemne. J’hésite à rentrer dans le café. Finalement je préfère attendre dehors. Elle a tellement horreur de ces endroits qu’elle devrait sortir vite, très vite. Je m’allume un clope que je brûle jusqu’au bout. Je fais les cent pas devant le devanture. Enrica ne sort pas. Bon, je n’ai pas le choix. Je pousse la porte et croise le regard du patron, vaguement étonné. D’un signe de tête, il me montre où elle est. Décidément pas discret le bonhomme. Je marche vers elle, rien ne bouge sur son visage.
— Cela vous dirait d’aller causer dehors ? Personnellement je n’aime pas beaucoup les cafés ! Cela manque de lumière.
— Ah ! Vous aussi ! C’est gentil, mais il faut que je rentre chez moi.
— Je vous raccompagne ?
— Surtout pas ! Au revoir !
Bling ! Voilà ce qui s’appelle se prendre une veste. De toutes façons, je ne m’attendais pas à autre chose. Je n’arrive pas à comprendre comment elle fait pour ne pas me reconnaître. Je trouve cela très fort.
— Au revoir ! A la semaine prochaine !
— Pourquoi vous dites toujours cela ? On se connaît ?
— Non ! Pas pour l’instant.
Je ne lui laisserai pas le temps de répliquer. Je prends mes cliques et mes claques et je sors. Ne pas se retourner surtout. J’en crève d’envie et d’orgueil mais je tiens bon. Un pas ! Un grand pas de fait. La semaine va être terriblement longue. Cela me tente de me mettre en embuscade et de la suivre pour voir où elle habite, pour imaginer des morceaux du puzzle, mais quelque chose me retient. J’aimerai bien en toucher deux mots avec Chantal mais je ne sais pas trop comment aborder la question et puis je ne sais pas très bien non plus quoi dire. En parler avec Yvon, j’y renonce. Il me dira une fois de plus qu’on ne peut pas être juge et partie. Toute la semaine je tourne et retourne Enrica dans ma tête. Je devrais peut-être en parler au toubib des fois qu’il ait une idée. Mais cela ne me paraît pas très propre. Elle ne m’a rien demandé et je décide de me mêler de sa vie. Au nom de quoi ? Je ne sais même pas pourquoi je fais cela. Je sais simplement que je n’ai pas envie qu’elle se fasse amocher, ni moralement, ni physiquement. Plusieurs fois dans la semaine Chantal me demande ce qui me travaille. Elle sent les choses, d’instinct. Chaque fois je reste évasif ou je brode une histoire plausible qui ne la convainc pas mais elle n’insiste pas. Elle sait que je ne parle pas sous contrainte.
Ce matin j’arrive en avance, j’ai envie de continuer le renversement de rôle. Je n’ai jamais essayé les peaux de banane, pourquoi je n’y arriverai pas moi aussi ? J’expédie mes affaires en cinq minutes chrono et je file m’installer sur mon perchoir, le banc du trottoir. L’attente commence. C’est fou ce qu’il peut y avoir comme gens à rentrer et à sortir de cet endroit. J’imagine que c’est comme une bouche de métro parisien. Je ne suis allé qu’une fois à Paris. J’ai trouvé cela terrifiant, aussi terrifiant que les cars de parisiennes qui déferlent boulevard des marques tous les week-ends. Je vois passer pas mal de gens que je connais. Certains viennent tailler une bavette avec moi mais le cœur n’y est pas. Je n’ai pas envie de me laisser distraire. A midi, j’ai mal aux fesses et furieusement faim. Je me demande quoi faire. Je n’ai quand même pas attendu trois heures pour rien ! De toutes façons le centre ferme de midi trente à deux heures. Je n’ai plus qu’une demi-heure à patienter. Il vaudrait mieux qu’elle n’arrive pas juste maintenant parce que quand je suis affamé, je ne me contrôle plus. Les minutes s’égrènent très doucement, trop. Personne. Le responsable de l’agence vient fermer lui-même les portes vitrées. Je suis furieux mais soulagé. Je marche jusqu’au café pour aller manger un sandwich. Le patron fait celui qui ne me connaît pas. Décidément drôle de journée ! Je commande mon sandwich au jambon et un demi. Je sors mon éternel 10 de cœur qui commence à se déchirer de partout. Vivement le prochain numéro. J’ouvre à la page des mots croisés. Je sèche encore et toujours sur le même mot de six lettres qui me bloque : « qui se laisse facilement entamer ». Cela fait presque un mois que je sèche. Je me concentre quand je sens dans mon dos, ou plutôt sur ma nuque, un regard chaud comme une caresse. J’ai le choix entre savourer ou me retourner. Évidemment je me retourne. L’impatience est souveraine. C’est Enrica ! Elle a un sourire béat.
— J’ai bien cru que vous ne viendriez pas aujourd’hui, me dit-elle en se rapprochant. Je peux m’asseoir ? demande-t-elle en attrapant une chaise.
— Bien sûr ! Asseyez-vous je vous en prie. Pour une surprise, c’est une surprise, Enrica !
— Je vous ai menti. Je ne m’appelle pas Enrica, ce n’est pas un joli prénom. Je m’appelle Véronica. Tiens ! Vous lisez cela aussi ?
— Vous aimez ?
— Oui, mais je ne le lis jamais en entier. Je ne sais pas pourquoi. Vous séchez sur le mot croisé ?
— Oui ! C’est mon péché mignon.
— Vous aurez bientôt la solution. Cela vous arrive souvent de boire un café avec des inconnus ?
— Non !
— Pourquoi moi alors ?
— Je n’en sais rien et cela m’est complètement égal.
— Moi pas ! Tu es le premier à ne rien me demander. Pourquoi ?
— Parce que vous¼ tu ne m’en as pas laissé le temps. Je suis comme tous les autres, peut-être même pire.
— C’est idiot de dire cela, personne ne te croira jamais. C’est comme si je te dis que je suis une fille pas fréquentable, tu ne me croiras pas.
— Si je te croirai, cela ne change rien.
— Mais non, si tu le croyais, tu t’enfuirais tout de suite, tu ne pourrais pas rester.
— Tu dis m’importe quoi !
— Juste comme toi, ni plus ni moins. Pourquoi tu m’attends toutes les semaines depuis un mois ? qu’est-ce que tu veux ? Qu’est-ce que je t’ai fait ?
— Rien du tout ! Tu m’intrigues, c’est aussi simple que cela.
— Je porte la poisse partout où je passe, tu ferais mieux de ne plus jamais m’attendre. Je vais changer de jour.
— Je n’ai rien à faire de mes journées. Si tu changes de jour, je viendrai tous les jours. Ce n’est pas la question. Tu vis toute seule ?
— Je ne sais pas, cela dépend des jours.
— Tu habites où ?
— Je ne sais pas, cela dépend des jours.
— Tu as de la famille dans la région ?
— Non ! Nulle part !
— Tu vis de quoi ?
— De riens du tout, de bouts de ficelles, de petits cailloux.
Elle éclate en sanglot. La petite bête d’angoisse qui monte et qui renverse tout s’est emparée d’elle. Je ne connais personne qui en triomphe, ni durablement, ni tout seul. Ma belle inconnue pleure. De longs sanglots silencieux la tordent, la secouent, la déchirent. Elle se débat avec elle-même et parle à voix basse une langue que je ne connais pas, que je ne comprends pas. Dans un sursaut elle se redresse, se relève et s’en va. Je me sens comme un imbécile qui a déterré ce qui ne le regarde pas, qui a ouvert une écluse sans réfléchir. Il est trop tard pour regretter. Je me lève à sa suite et la rattrape par l’épaule. Elle me gifle. Cela me cloue sur place. Je ne peux rien pour elle, rien tout seul. Je reste piqué sur le trottoir à la regarder disparaître. Elle est toujours aussi jolie. J’entrevois son mollet, enfin !
La définition du mot croisé me revient en mémoire « qui se laisse facilement entamer ». Cela peut désigner tant de choses : l’espoir, l’amour, l’amitié, la confiance ! Je marche comme un funambule à mon tour. Cela ne me calme pas. Je rentre à la maison et je prends ma vieille guimbarde. J’hésite entre la forêt de Chaource et la forêt d’Othe. Finalement, je roule jusqu’à Forêt-chenu où je gare ma voiture et je continue à pied. Je marche à grandes enjambées sans croiser personne, sans penser à rien. J’ai juste besoin de brûler mes forces, de me fatiguer. Au bout de trois heures, j’ai retrouvé mon équilibre. Je rentre en paix à la maison. Chantal n’est pas là, c’est une chance. Elle se serait inquiétée sinon.
Plus tard, dans la soirée, je me mets à parler de Véronica. A son visage, je comprends que Chantal savait déjà ou du moins qu’elle avait deviné. Quelle naïveté de croire qu’on peut être opaque à ceux qui nous aiment ! Je parle longtemps sur le presque rien que je sais d’elle, sur ce qui me chamboule, ce qui m’inquiète. Chantal m’écoute, pose quelques questions. Je vois bien qu’elle est soulagée que je mette enfin des mots sur l’inconnue. Elle ne juge pas. Elle ne doute pas de moi. Elle ne me demande même pas si je suis amoureux. Elle me propose simplement de ramener Véronica à la maison la semaine prochaine et de prendre une journée de congé pour être là. Je ne sais pas si c’est une bonne idée, mais cela me fait du bien.
Nous n’en reparlons pas de la semaine. Le matin, Chantal me demande si j’ai envie qu’elle m’accompagne. Je réponds que non, sans trop réfléchir. Je ne me soucie pas de l’attente qui va la bouffer tout le temps où je serai absent. Je ne suis même pas sûr de voir Véronica et même pas sûr de réussir à la convaincre. Je ne suis même pas sûr qu’elle soit encore à Troyes. Je suis tout sauf sûr de moi.
J’attends plus de deux heures au café avant qu’elle ne se montre. Elle arrive trempée comme un canard sans parapluie ni imperméable. Elle m’embrasse. Elle porte toujours ce drôle de parfum de fleur sucrée. Elle grelotte. Je lui propose un café qu’elle accepte. Elle se met à parler et me tient des propos complètement incohérents. Des propos en boucle mélangeant plusieurs langues. Elle ne pleure pas, elle est seulement très agitée. Quand je pose mes mains sur ses bras, elle ne me gifle pas cette fois. Elle m’adresse un sourire triste. Elle tressaille mais ne résiste plus.
— Aujourd’hui, je te propose de venir déjeuner à la maison. Nous serons trois Chantal, toi et moi. Cela te dit ?
Elle me regarde, hébétée, hésite, refuse puis accepte finalement.
— Mais tu sais, en général, je ne mange pas le midi.
— Tu mangeras ce que tu voudras, juste ce que tu voudras. Nous serons à l’abri, au chaud et dans un endroit plus chaleureux que celui-là. Tu viens ?
Nous avons fait le trajet en silence. Ce n’était pas très long. Chantal nous a accueillis en nous embrassant. Je me suis senti soulagé d’arriver. Elle aide Véronica à enlever sa veste trempée et lui passe le bras autour de la taille pour l’accompagner au salon. Je me sens de trop. Elle se retourne et m’envoie un clin d’œil complice. Je suis debout sur le paillasson ébahi. Je commence seulement à comprendre. C’est pourtant simple : c’est d’une femme dont Véronica a besoin, pas d’un homme, du moins pas seulement d’un homme, d’une femme et de cette tendresse très particulière, très maternelle que seules les femmes semblent savoir donner. De cette tendresse qui engage tout le corps dans la douceur.
Tendre est ce qui se laisse facilement entamer.
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01 avril 2007
Le phare
Tout frêles encore, les garçons ondulent dans le grand vent du ciel. Ils ont l’âge du chêne, du frêne et du saule que Grand-père a planté à l’ombre de leur aînés dans la cour de la ferme, le jour de leur naissance. Arbres de plein vent que les enfants contemplent en frémissant, en se promettant une fidélité d’amoureux : mourir ensemble ou ne pas se survivre. Leurs racines ont poussé dans un entrelacs de terre, de bois, d’amour et de souffrance.
Leurs regards scrutent l’horizon ; ils jouent à qui découvrira le premier les côtes acérées des îles qui se dénudent par grand beau. Ils guettent la vie avec la certitude inébranlable des enfants. Ils ont depuis longtemps secrètement choisi la côte de granit qu’ils préfèrent et qu’ils ont polie par leurs caresses lointaines. Grand-père porte silencieusement leur secret léger d’enfants, leurs amours insolites. Ils s’amusent les yeux entrouverts, à imaginer ce que la marée leur donne à voir. Alors par tous les temps, toutes les lumières et les saisons, ils viennent à leur tour remplir leurs yeux des trésors que l’enfance sème pour la vie. Peintres d’émotions, ils font défiler sur leurs pupilles cristallines des images mélangées de terre, de ciel et d’eau, anamorphoses des îles. Grand-père leur a appris à discerner dans les brumes de chaleur, les tons plus profonds des rochers, les éclats subtils du mica. Cette présence lointaine et intouchable les rassure.
Les narines ivres de varech et d’iode, ils hument les histoires du pays. Elles ont ajouté à leurs propres sensations une palette d’émotions à venir. Ils savent que le granit de la ferme, arraché aux entrailles des îles a vu défiler des kyrielles de vie, de sermons, de promesses et de mensonges. La pierre du seuil se souvient de la douleur de l’aïeule qui apprit la mort de son époux. La plus grande de la grange pourrait témoigner des baisers volés, celle du petit angle connaît tous les câlins qui font vibrer tant d’autres murs. Ces pierres ont vu naître plus d’animaux qu’une vie d’homme n’en contient. Au fil des ans, à force de vivre, elles sont devenues douces... muettes, elles témoignent.
Les enfants les plus grands cherchent parfois à démêler les pensées des rêves enfouis. Ils s’enivrent des histoires que les vagues narrent chaque soir. Le corps chaud de la plage enflamme leur imagination et le clapotis de la mer monte et s’infiltre partout, patiemment, inlassablement, dans leurs vies, dans leurs rêves. Le même combat se livre tous les jours dans les grands draps de la plage. La rivière creuse un lit que la mer détruit.
La mer nous a enseigné la mort, celle qui fige les bêtes dans un mouvement éternel. Le soleil et le vent nous ont montré le poids des ans, l’usure du temps qui ravine le corps des morts plus vite encore que celui des vivants. Nous redoutions toujours le premier pas en haut des dunes d’où la plage s’ouvrait à perte de vue. Comme Grand-père, nous ne pouvions nous défaire du souvenir des animaux qui vinrent s’échouer les uns après les autres sur le sable. Nous ne pouvions pas plus nous défaire de l’odeur un peu âcre, écoeurante, du mazout qui avait écrit en majuscules le chant funèbre des oiseaux agonisants.
Les mains à l’angle du menton, les genoux ployés sous les coudes, Grand-père contemple le feu immense - ciel de son âme et feu du monde - et se souvient sans lassitude de l’histoire que ses yeux ont gardé intacte au fond de sa mémoire :
« il était une fois un regard, ou peut être deux regards qui se croisèrent, un univers qui s’ouvrit dans le bouleversement du silence. Morguenne ! Et tout a chaviré.... Le monde se referma pour que l’amour parle encore dans le silence de la vie, dans la nuit de la mémoire. Un regard, deux regards qui venaient d’un lieu de paroles bafouées et vides où les mots dessinaient en creux l’envers de la vie ...
Du haut de la dune, caché derrière un buisson d’oyats, je laissais mes yeux vagabonder au milieu de mes rêves. J’aimais ce crépuscule qui allonge les ombres et ralentit le rythme de la journée, ce crépuscule qui prépare le corps et le coeur à la douceur fraîche et paisible de la nuit. J’aimais ce crépuscule interdit qui dévorait les enfants et déchaînait les histoires de veillées dans mon enfance. Cent fois au moins, j’avais épanché mon coeur avec la dame blanche, ombre évanescente de la lune fantasque. Nous nous promenions à la rupture du monde sans que j’aie jamais peur. Certains jours tombés, j’aurais aimé déposer au creux de son poignet un baiser, doux frôlement de lèvres ou de cils. Baiser que mon émotion d’alors m’interdisait. Je me sentais sottement maladroit.
Ce soir-là mes yeux avaient découvert un corps inconnu allongé sur le sable, juste à l’endroit où la pente devient douce, au creux des dunes que la dernière grande marée avait poussées là. Intrigué, j’hésitais à descendre ; finalement je décidais de m’asseoir là, guetteur intrépide de rayons verts. Point de dame blanche à qui poser des questions, point d’île amie à qui confier mon émotion - la nuit me les avait dérobées - simplement mes cinq sens exacerbés, avides. Rien ne m’empêchait de franchir les quelques enjambées qui me séparait du mystère mais je n’en avais pas du tout envie. Je ressentais bien au contraire une joie toute neuve à prolonger cet inconnu aussi longtemps que possible. Je décidais alors de rendre mon regard aussi léger, aussi rapide qu’une hirondelle pour ne pas alerter la silhouette. Je savais bien que le poids du regard trahissait toujours celui qui croyait voir sans être vu. C’est toujours ainsi que les grands confondent leurs cadets. Alors je me concentrais pour la regarder les yeux fermés, redessiner sous mes paupières l’ombre inconnue qui me souriait et l’envisager du bout des doigts.
Je ne me souviens plus combien de temps j’étais resté assis là. Chaque soir j’allonge la durée et bientôt une vie ne suffira plus... Je me souviens seulement de ce sourire incroyable qui venait du profond de mes entrailles, un sourire qui fusait dans la lumière de ma vie, dans une lumière fulgurante qui m’arrache à moi-même. Il me consumait à mon insu.
J’avais terriblement froid lorsqu’enfin j’émergeais de ma torpeur. Je me sentais vide de toute envie, de tout élan. La mer avait étendu son grand drap noir sur le sable mouillé. J’avais à peine la force de me relever pour descendre la dune. Je ne trouvais à ses pieds qu’une banale bouteille de verre. J’espérais y trouver un parchemin secret, un message codé. Elle était vide. Je sentais une tristesse sans borne monter le long de mes jambes, froide comme du varech mouillé... J’étais passé à côté de l’essentiel et je ne savais pas quoi. Je rentrais à vélo du bord de mer, les yeux hagards, presque brûlés. Muet, je ne retrouvais le calme que tard dans la nuit au contact des pierres de la ferme.
Je cessais de parler un temps pour rechercher au fond de moi les mots que j’avais mis tant d’années à dire :
« le cœur tambourinant, je portais à mes lèvres la bouteille qui exhalait un parfum douceâtre et je bus quelques rasades suaves. Le souvenir de l’alcool me revint brutalement en mémoire. C’était un goût que je croyais oublié à jamais. Les premières gorgées avivèrent des pans encore troubles de mon passé. Je me souvenais de la promesse faite au vent de ne jamais retoucher une goutte. Je m’arc-boutais en vain à ma promesse, je cherchais en moi la force de lâcher la bouteille. En vain. Fidèle et patiente maîtresse des bas fonds, l’alcool me rappelait à lui. Comme dans le passé, le dégoût l’a vite emporté sur le plaisir, puis survint la honte de l’ivresse. L’alcool avait traîtreusement éteint ma fatigue et le froid de la nuit. Je redescendais pas à pas les marches de mon passé. La distance et le temps n’avaient donc pas suffi. Je tombais à genoux dans le sable, de longs colliers de larmes coulaient de mes yeux. Je n’essayais même pas de les ravaler, j’aurais voulu les boire jusqu’au sel, laver ma langue pâteuse dans l’eau de pluie.
J’avais avait terriblement soif lorsque je recouvrais mes esprits. J’étais vide de toute saveur, de tout élan, vide et nauséeux. La plage dormait dans une noirceur lugubre. Je regardais la bouteille vide qui pendait au bout de mes doigts, le visage consterné. Un sentiment grave et triste allait durement s’emparer de moi. Cette absence, cette parenthèse dans ma vie allait labourer mon coeur et mes nuits pendant des années. Je ne savais plus qui de moi ou de mon ombre était le plus vivant. Une nouvelle fois, je risquais de sombrer ou de disparaître.
Une femme, peut-être, me donnerait la force d’alléger mon chagrin bien avant mon retour, bien avant que je puisse comprendre que la colère ne servirait à rien, ni les regrets. Avec des gestes doux et amples, elle ôterait les épines qui enserraient ma vie. Elle égayerait les squats délaissés et reniés de mon passé. Elle me redonnerait l’envie et la joie de la paix, la douceur de l’intimité. Pour l’heure, je tenais porte close ne sachant plus très bien qui d’elle ou de moi je voulais protéger. J’étais seul, elle n’existait pas encore ou peut être déjà plus.
Femme ou bouteille, pendant des années, j’ai redouté les fantômes qui me rattrapaient. J’appréhendais de me perdre à nouveau sans savoir où vivre. J’aurais voulu remonter le temps et les dunes, retrouver la simplicité de la surprise et la douceur de la découverte. Comme j’aurais aimé dévaler les dunes espiègles avec la démesure de l’enfance ! Je serais arrivé en titubant et je l’aurait serrée dans mes bras. J’aurais plongé mon visage humide dans ses cheveux enivrant d’herbe sauvage. J’aurais laissé l’émotion nouer ma gorge de joie. Brusquement j’aurais senti la vie affluer comme un barrage qui cède. J’aurais hurlé ma joie en l’allongeant sur le sable frais et odorant de la nuit. La lune nous aurait souri malicieusement et les étoiles tintinnabulé délicatement. Les mots et les gestes auraient composé la suite de l’histoire.
Au lieu de cela, les étoiles et les phares se sont confondus dans une grande symphonie marine. Les algues ont dessiné les soupirs et les pauses, tandis que les mouettes ont ponctué la partition.. Les phares se dressaient fièrement sur leurs pointes rocheuses. Ils illuminaient la nuit où la mer déchaîna sa colère et libéra ma peur. Je n’aurais jamais imaginé que le chant silencieux des phares puisse m’envoûter. Cette nuit-là je finis par m’endormir d’épuisement au pied du phare.
Des lunes plus tard, je me demandais encore pourquoi le phare me fascinait tant dans cette détresse ? pourquoi j’éprouvais toujours l’envie irrépressible de gravir ses marches et d’aller me brûler à sa lumière : appel ou perdition ? Je connaissais bien tous les phares et tous les signaux de la baie. Quand je disparaissais, des heures ou des jours sans rien dire, pour m’adonner à ce lent cabotage mental, je revenais toujours au même phare. Il avait vu défiler des générations de gardiens que la bouteille faisait toujours descendre trop vite. Ces hommes aimaient sincèrement de la mer, ils vivaient avec elle sans intimité, sans douceur. Chaque jour nouveau les imprégnait d’un parfum d’iode et de sel qui ne les quittait plus et qui les corrodait. Quand la mer tempêtait contre la porte close du phare, ils l’injuriaient, la menaçaient puis lui demandaient grâce. Ils étaient à sa merci et ne le supportaient plus. Ils se mettaient alors à boire pour ne plus entendre l’écho des vagues dans le phare muet, dans le phare inhabité. La démence leur procurait un apaisement, par petites rasades, à la brûlure des yeux et des souvenirs. A chaque fois leurs regards finissaient par se perdre dans les ressacs et les rouleaux et se diluaient pour se fondre dans l’écume. Ils tournaient à tous les vents.
Lors de mes escapades, je finissais souvent par tomber de fatigue avant de rentrer à la maison hors de moi. J’avais couché mon orgueil au fond du lit de la rivière mais il ne mourrait pas. Il m’inventait au rythme de mes disparitions de nouvelles souffrances. Je revenais toujours et je m’interdisais toutes les questions. Pourtant le doute me reprenait au vol, au détour d’un songe, et me réveillait sans ménagement. Lève-toi ! Va baigner ta tête nue dans la solitude du vent. Va glacer ta peau à la morsure de la lune. Va éprouver ta solitude ! J’écoutais mugir la mer et le vent à l’unisson. Je sentais monter en moi un chant glacé et violent de questions, je frissonnais de fatigue et de cauchemar. La nuit me gardait éveillé, elle ne consentait à me libérer qu’aux premières lueurs de l’aube, à l’heure qui tue les mourants. Elle relâchait son emprise et me renvoyait à la solitude des hommes. Alors se levait le grand vent du manque, celui qui assèche les rivières, déplace les dunes aux limites de l’horizon, le vent qui transforme les hommes en torches vivantes.
Combien de fois ce vent me traversa-t-il sans me brûler ? Combien de fois éprouva-t-il le désert glacé de mes sentiments. Ombre de moi-même, j’avais le sentiment de ne plus exister, de ne plus penser, de n’avoir plus rien à vivre. J’errais à la recherche d’un onguent, d’un parfum, d’une saveur, d’un sens. Je me défendais, je me battais contre cette absence qui me lacerait. Les mots ne servaient plus à rien. Je les vomissais de rage et d’impuissance.
Un jour, j’ai décidé de m’offrir tout entier à ce manque qui m’appelait, j’ai décidé de l’apprivoiser de tout mon corps. Alors commença une longue période où je me dépris de tout, je m’allégeais de mes illusions, pierre à pierre. J’étais fatigué de vivre, fatigué de chercher de l’épaisseur à une vie sans amour, fatigué de me détruire lentement. Je devins aussi vide qu’une calebasse. Et le vide devint précieux. Je cessais enfin d’espérer ce qui manquait tant à sa vie. Le manque devint hymne et hommage, trace vivante d’une vie à construire. La joie pouvait enfin essaimer la plage. Je commençais d’aimer tout ce qui ne me manquait pas : le sable, la mer et le vent. Les portes du phare s’ouvrirent aux quatre vents pour accueillir les ombres qui voudraient s’y reposer. Le grand vent ne me terrassait plus, il me portait plus loin, grain de sable parmi les grains de sable. Il me rappelait le chemin pierreux du passé, la force des vents contraires, le chant brutal des marées d’équinoxe.
Grand-père regarde en silence les trois petits qui jouent sur la plage ocre. Le sable leur caresse les pieds en crissant doucement. Fluide, il glisse et s'infiltre où le vent le porte. Parfois le contact froid, presque visqueux des algues les surprend. Il contraste avec la chaleur du sable gorgé de soleil. Là-bas, au loin, dans le grand phare brûle son fanal. Lui seul en connaît la composition et le prix. Lui seul lit dans le brasillement d’étincelles les évènements de la nuit, lui seul comprend les mots forgés dans le sel, au creux de ses reins. Il nous a initié au grand vent du manque, lui qui l’attise dans la mémoire des hommes. Le vent soufflette les oublieux, les égoïstes, il enrubanne les cheveux légers des jeunes qui chassent au vent. Chiens fous en quête d’une trace ou d’un chemin, enfants qui réinventent à chaque pas de nouveaux signes de pistes.
Désormais Grand-père parle une langue qui fait apparaitre ou disparaitre les désirs et les souvenirs. Il dépose des mots doux dans le creux de l’oreille, des romances d’amour, des berceuses délicates, des mots pour aimer. Il nous a offert ces mots en cadeau de naissance, guirlande d’affection à déposer sur les épaules nues des aimés. Mots de pierre ou de végétal, de papier ou de rosée, de terre ou de bois, peu lui importe. Il sait qu’il a besoin d’eux pour rappeler ce qui s’est tu, besoin de paroles pour effleurer ses joues rugueuses. Parler pour ne pas oublier. En choisissant de vivre, il a choisi de parler. Il raconte à ceux qu’il aime, la vie dans sa saveur nue, dans sa fulguration, sa beauté et dans le même élan l’horreur, la cruauté et le mensonge. Buriné par le vent, le soleil et la pluie, Grand-père ne veut pas oublier le prix de sa liberté, le prix de sa barbarie.
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