29 mai 2008

@690

   

J’étais crevée. La journée avait été rude, j’étais restée beaucoup trop tard. De multiples incidents à régler. Des personnes fâchées à réconcilier. Arrivée en bas de mon immeuble, j’ai ouvert mécaniquement ma boite à lettres. J’étais surprise, elle abritait une lettre, enfin plutôt un rouleau couleur parchemin. Du papier, cela devenait rare ; même les prospectus publicitaires avaient changé de forme. Tout ou presque désormais arrivait par l’Internet ou sous forme de mini message sur téléphone portable. Dans les nouveaux immeubles, les boites à lettres tenaient plus du tiroir à crayons que des vieilles boites dodues d’antan. Pour le plus grand bonheur des décorateurs intérieurs qui rivalisent de fantaisie pour dessiner ces blocs de tiroirs urbains. Nous avons libéré les arbres de leur servitude publicitaire mais pas les nouvelles technologies... La fracture numérique croit tranquillement. Cela m’énervait tellement de défiler 10 mini messages inutiles pour un utile que j’avais fini par souscrire un abonnement « orange » sans pub. La différence était appréciable. J’ai pris le rouleau précautionneusement, il était assez léger. Cela ressemblait à des feuilles de papier roulées ensemble. Un inconditionnel de l’écrit, du tangible et du beau. L’écriture ne me disait rien, la lettre provenait du Costa Rica. Je ne connaissais personne là-bas et personne qui soit un inconditionnel de l’écrit et du beau. J’ai glissé le rouleau dans mon sac et je suis rentrée chez moi.

J’avais déménagé depuis quelques mois pour cet appartement très lumineux avec un bout de terrasse qui donnait sur le parc de Pali Kao. Les soirs de temps doux, fenêtres ouvertes, une savoureuse odeur de shit s’élevait de la rue. La porte d’entrée ouvrait directement sur la pièce principale peinte en sorbet noix de coco ; le sol en bois était peint en vert amande très, très doux. Face à la porte, ma fille et moi avions bricolé un paravent pour couper le flux d’énergie. Vert et rose, avec un perroquet multicolore peint au pochoir. Il apportait une note colorée et résolument jardinière, rappel des plantes qui savouraient la pollution parisienne sur la terrasse. J’ai accroché ma veste en simili cuir à l’autre perroquet et j’ai ouvert grand la porte-fenêtre pour humer les effluves de géranium qui montaient dès que le soleil tapait un peu. J’avais lu quelque part que le géranium était un antidépresseur alors j’avais installé illico toute une petite famille dans les dégradés de rose.

La lumière de mon répondeur clignotait comme des feux de détresse, celle de ma boite électronique était plus sage. Je n’avais qu’un message. Il attendrait cette nuit. J’ai sorti la lettre de mon sac, je l’ai posée sur le répondeur et je suis partie dans la salle de bains. J’avais envie d’une douche bouillante pour finir de me débrancher la tête. L’ancien propriétaire m’avait fait cadeau d’une douche originale multi-jets. Avant de l’essayer, je trouvais que c’était un gadget coûteux et inutile. J’ai vite changé d’avis sous les bienfaits de ce massage aqueux « piquant ». Une vraie bénédiction pour chasser la grisaille.

J’ai enfilé une jupe kaki et un T-shirt parme. Je me sentais toute neuve, prête à un paisible tête-à-tête avec moi-même. Je me suis servie un grand verre de jus d’oranges sanguines avec un trait de rhum, une rondelle de citron vert, une guirlande de glaçons et je me suis installée sur mon canapé au ton framboise, la lettre à la main.

J’avais raison, c’étaient bien des feuilles roulées. De la pub pour un hôtel de luxe à l’autre bout du monde. J’étais bien étonnée. Pas un mot manuscrit, pas un mot d’explication. Rien, seulement deux pages de pub et une carte de visite générique d’hôtel avec téléphone, fax et adresse Internet. L’endroit était tout à fait magnifique et sans doute tout à fait hors de prix. Je regrettais de ne pas avoir de riche tonton abolitionniste d’Amérique. Les gîtes ruraux que je fréquentais étaient certes splendides mais ne rivalisaient en rien avec l’hôtel Anaconda. Ils avaient en commun d’être au bout du monde c’est tout. J’ai posé le rouleau, bu une gorgée et j’ai appuyé sur le témoin du répondeur. Les surprises allaient-elles continuer ? Cela commençait par dix messages muets. Pourquoi diable ces gens ne raccrochaient-ils pas avant le bip ? Suivait Maria qui me proposait d’aller voir une rediffusion de Seven au ciné. Très peu pour moi. Ou de se retrouver à la rhumerie. Cela me convenait déjà beaucoup mieux. Puis Albert qui me demandait avec son accent canadien inimitable de le rappeler à propos de l’exposition. Cela ne pressait vraiment pas, elle devait se dérouler dans trois mois. Puis une nouvelle série d’appels muets. Cela ne me plaisait pas beaucoup. Puis un appel au secours d’un ami dépressif, que je rappelais aussitôt, dont la ligne était occupée, qui donc avait trouvé un autre soutien que moi. Je me dis quand même que je le rappellerai plus tard dans la soirée. Je repris ma consultation. J’adorais tomber sur des « salut, c’est moi, rappelle-moi » qui étaient tellement peu intelligibles et tellement rapides que j’échouais souvent à en trouver l’auteur. C’était chaque fois un nouveau défi. Le dernier message était en anglais, son contenu étonnant :

bonjour Mademoiselle Rakwet, je m’appelle Prajadâ. Je viens de Jodhpur en Inde. J’étudie les singes sacrés et je voudrais vous rencontrer. Rappelez-moi au 06 05 04 03. Merci.

Il avait un numéro simplissime à retenir mais je ne voyais pas du tout le lien entre les singes sacrés et moi en particulier. Je me souvenais avoir vu un reportage en juillet sur Planète qui m’avait beaucoup impressionné, mais que je sache quand je regarde une émission sur le câble, je ne laisse pas encore de coockie ! Comment avait-il eu mes coordonnées ? Cela m’intriguait. Il avait beau être neuf heures du soir, je rappelais le ouistiti oriental et tombais sur sa boite vocale en anglais. Je raccrochais sans laisser de message. J’appelais Maria sur son portable. Elle devait déjà être devant Seven à jouer à se faire terriblement peur. Je lui ai laissé un message pour la prévenir que j’allais au café L’Escaut. J’avais rangé mentalement le parchemin, les messages muets et le charmeur de singe/serpent dans le même panier de crabes. Je ne comprenais pas et cela ne me plaisait guère. J’ai fini mon verre d’un trait, j’ai ouvert mon réfrigérateur pour constater sa totale vacuité, j’ai attrapé ma veste et je suis redescendu prendre le métro. Rue Piat, les dealers dealaient, les SDF picolaient bruyamment, le métro sentait le placard ultra renfermé ; finalement le monde tournait encore rond.

Le café L’Escaut était déjà pas mal rempli. Je suis montée d’une traite au 1er étage retrouver les joueurs de Go. Au milieu des nouvelles têtes je reconnus Jean-Louis. C’était la crème des hommes. C’est lui qui m’avait patiemment appris à jouer. Tous les lundis soirs il continuait à enseigner à qui voulait les bases de ce jeu puissant. Je ne l’avais jamais vu s’énerver ou avoir un mot plus haut que l’autre ou porter une évaluation négative sur qui que ce soit. Il m’adressa un sourire chaleureux qui contrastait avec la surprise de ses yeux. Je n’étais pas venue depuis plusieurs mois. L’ambiance feutrée et concentrée - souvent enfumée - qui régnait dans cet étage avait fini par me peser, mais ce soir, c’est bien elle que je venais cherchais. J’avais besoin de la concentration de mes semblables pour dissoudre mon trouble naissant, sans compter que j’avais envie de faire une partie. Jean-Louis m’indiqua de l’index la grande table libre sous la lampe de billard, avant poste de la salle de billard proprement dite.

Installe-toi, j’arrive. Tu prends une mousse comme d’habitude ?

Oui, une murphy et une assiette de rosette s’il te plaît.

Avant d’aller m’asseoir, j’attrapais un go-bahn d’entraînement à 9 lignes et deux bols de pierre. J’adorais le toucher des pierres lisses et leur crissement, comme un écho au crissement du sable dans le désert. C’était sensuel, c’était simple, c’était bon. Jean-Louis navigua entre les tables et vint s’asseoir près de moi. Son sourire s’agrandit quand il vit le go-bahn.

Tu veux reprendre les bases, tu as tout oublié ?

Oui, j’ai envie de faire des gammes mais je n’ai pas tout oublié. Quand même pas avec un si bon prof ! Je serai une élève indigne sinon.

Faisons plutôt une partie, cela permet de revoir plus de sujets.

Aussitôt dit, aussitôt fait. Pas d’autres questions, c’était l’avantage de Jean-Louis. Je savais intuitivement qu’il me prenait pour qui j’étais, sans illusion mais sans aucune indiscrétion, jamais. Il ne m’avait concédé que 4 pierres d’avance. La mise en garde suffisante. Je savais qu’il ne chercherait pas à me piéger mais qu’il ne me ferait pas de cadeau non plus. Nous avons joué paisiblement une heure, il a gagné, ce qui était prévisible. Pendant qu’il défaisait les pierres avant de reprendre la partie pierre après pierre pour commenter chaque coup, il me dit qu’il trouvait ma manière de jouer particulièrement violente ce soir, comme à mes débuts. Il me demanda si j’avais de gros soucis. A croire que mon pressentiment était devenu trouble. Ses commentaires prirent encore une petite heure, la mémoire me revenait. Nous nous sommes arrêtés pour parler un peu, nous raconter nos tranches de vie. Un joueur perplexe vint nous interrompre, il voulait des éclaircissements sur un coup qu’il avait envie de jouer et que son partenaire contestait. Jean-Louis se leva pour le suivre. J’en profitais pour glisser mon regard dans la pièce d’à-côté. Le billard était résolument un sport d’homme, du moins ce jour-là. D’hommes et de fumeurs, un peu comme le Go.

Près de moi une partie se terminait. Les deux joueurs arboraient un visage complètement impassible. J’aurais été complètement incapable de dire à leurs traits qui gagnait, qui perdait. Ils composaient au ralenti un ballet autour de la table acajou. Tout d’un coup ils s’arrêtèrent, se saluèrent, s’envoyèrent une tape sur l’épaule et se séparèrent selon un rituel qui me sembla complètement abscons. L’un des joueurs retourna s’asseoir à une table avec d’autres de ses congénères tandis que le second piqua droit sur moi.

Puis-je vous offrir une nouvelle boisson mademoiselle et vous tenir compagnie ?

Nous nous connaissons ?

Non, pas encore mais cela ne tient qu’à vous Mademoiselle Rakwet !

Vous êtes Prajadâ ?

Oui, pour vous servir…

Il éclata de rire, s’inclina profondément devant moi et ajouta malicieusement :

dans mon pays nous avons un proverbe qui dit que sur le chemin vers l’inconnu autant se laisser aller sans pour autant tout laisser faire. Cela vous inspire quoi ?

Que vous êtes un joueur de billard chevronné, un supposé étiologue spécialisé es singes, un sacré insolent quoique poli et je ne serais pas étonnée si vous me disiez que vous êtes également charmeur de serpent !

Posté par FrederiqueB à 18:30 - - Commentaires [0] - Permalien [#]


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